La photo et Venise

 
La photo et Venise

La photo et Venise, ça semble aller de soi, comme touriste et appareil photo-numérique.
Jetée en pâture aux regards boulimiques, Venise s'offre telle une vedette sans pudeur.

Et que je te clique tout ce qui bouge et tout ce qui ne bouge pas, ça fera des souvenirs.
Et que je te mets ça en ligne sur le Web afin que le monde découvre mes talents à moi que j'ai.
Et que tant pis pour la parallaxe et les points de vue choisis, ce qui compte, c'est le live et le partage.
Au final : un océan de clichés de nezdbeux pour les nezdbeux.

Heureusement, il y a de vrais photographes, et Venise les aime bien, elle se pare pour eux de brumes et de couleurs, elle se dévoile pour ceux qui savent qu'une photo, pour exister, doit porter du sens.

Un canaletto à Venise

Illustration
Martti Vire

On ne saurait se prétendre amateur d'art contemporain sans avoir fait une fois au moins le pélerinage de la Biénnale di Venezia, où la photographie est représentée depuis le début, en 1897, dans les arts mineurs cependant mais la photo y a de l'importance dans la mesure où elle illustre des thèmes humanistes et en témoigne.

Bref, la photo est aussi indissociable de Venise que le sont l'architecture, la peinture, la musique et la danse.

Son caractère est toutefois particulier parce que sa mise en oeuvre est de plus en plus facile et on peut avoir le vertige en imaginant qu'il deviendra un jour aussi facile de faire une sculpture que ce l'est aujourd'hui de prendre une photo : en pressant un bouton.

Bien sûr, il y a photo et photo, l'art n'est pas souvent au rendez-vous du résultat, même le sens manque souvent et pour la plupart des photographes qui capturent Venise sur leurs pellicules devenues virtuelles par la disgrâce du numérique, il s'agit d'immortaliser un moment essentiel de l'Histoire de l'Humanité réduite à leur nombril : leur visite à la Sérénissime.

C'est légitime.
Mais bon sang que c'est devenu encombrant sur le Web, les photos de Venise !

Le jeu délétère des moteurs de recherche fait que les sources les plus intéressantes, par exemple le site des archives communales sont éclipsées au profit des sites marchands.
C'est l'époque qui veut ça ... le Web est en pleine puberté, l'acné de la publicité le défigure.
Peu importe, l'essentiel dans la photo, c'est l'image et ce qu'elle signifie.

Du Voyage en Italie de Goethe, on peut synthétiser des images mentales assez justes de Venise mais il devient difficile de faire abstraction du déjà vu puisque les photos de Venise sont à présent partout.
Le pouvoir d'évocation du texte ne perd rien de son intérêt mais force est de reconnaître que son aspect didactique est anéanti.

Outre ces milliards de photos banales qui polluent le Web en volant l'âme de Venise, il en est de remarquables.

J'en épingle trois pour mon plaisir et le vôtre.
Les liens directs n'étant pas de mise, il vous faudra chercher un peu sur les pages et sans doute y trouverez-vous d'autres photos qui vous plairont.

Il s'agit de Maisons sur le Grand Canal par Henri Manguy, et aussi Gondoles dans le brouillard (1) et, sur la même page, Le pont des soupirs dont le noir et blanc et l'éclairage rendent parfaitement la facette sinistre de cet endroit sans miséricorde.

Mais la photo s'apprécie mal sur un écran, qu'il soit de télévision ou d'ordinateur, et c'est au livre et au cinéma que vont les préférences des initiés qui savent distinguer l'oeuvre du simple travail.

Le Venise de Toni Catany aux Editions du Rouergue est de cette eau-là.
Trente ans de pérégrinations dans la Sérénissime, un regard toujours à l'affût pour saisir l'atmosphère et pas simplement l'ambiance et tout est dit en images par ce Catalan de Venise.

Du côté du cinéma, il y a le Mort à Venise de Visconti mais surtout Je suis né à Venise de Maurice Béjart, ballet filmé où Jorge Donn danse le lion ailé et où Barbara incarne la Dame de la nuit dans son propre rôle.

Le prologue dit Mourir, renaître, toujours recommencer.
Comment mieux exprimer que Venise, c'est le jour et la nuit, l'alternance de la réalité et du rêve qui ici peuvent exister confondus ?

La photo de Henri Manguy le montre bien, que la couleur peut s'inscrire sur un fond de gris infinis ...

Sur le Web ....

Témoignages, exercices imposés, preuves d'amour, les photos de qualité restent rares et ce qui s'impose dans la recherche, c'est du tout-venant mille fois répété.

On peut savourer les images peu nombreuses mais complètement professionnelles de Frédéric Watbled ou les poétiques photographies de Anna Toscano.

Tout dépend de ce que l'on cherche dans la photo, bien sûr, et de temps à autre on en découvre une qui est bien adaptée à son propre sentiment du moment.
Celle que j'ai choisie pour illustrer ce billet synthétise la vie réelle d'un canaletto.
En haut, l'image populaire du canal, du pont et des vieilles pierres.
Plus bas, la barge de travail et la maison en chantier.
Tout en bas, les touristes en gondole.

En amateur éclairé des esquifs traditionnels, l'auteur ( Martti Vire ) n'a pas manqué de mettre l'accent sur la forcola de la gondole et sur l'attitude du gondolier.
Un bon instantané de la Venise réelle.
L'original est bien meilleur que ce que j'en montre ici : Web oblige ...
(Cliquez sur le titre en haut pour escamoter le texte).

Si l'internaute préfère la diversité des regards, il y a les souvenirs commentés que les touristes confient au Routard.

Tellement de photos de Venise, tellement de photos à Venise, tellement peu de ma Venise dans ces photos ...
Un jour, certainement, je publierai les photos de Venise prises par ma grand'mère et par ma mère et les miennes aussi.
Mêmes endroits, trois générations de photographes amoureuses de la Cité des doges ...
Je demanderai une préface à Frédéric Karikese, le Caravage de la photo.

Mais, tout aussi certainement, ce ne sera pas pour le Web.


© 2004-2007 - Sarah le Hardy

Photographier Venise, c'est aussi dérisoire que vouloir immortaliser l'éternité.

 

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