Brume à Venise

 
Brume à Venise

A Venise, le brouillard embrume les coeurs purs d'une inconsolable tristesse.

Venise dans la brume

Illustration
Cristiano Galbiati

Certains matins, le brouillard n'en finit pas d'envelopper l'archipel.

Venise apparaît alors comme sortie d'un film en noir et blanc, ou du regard d'un chien.
Et puis comme d'un seul coup, le bleu du ciel remplit l'espace d'une lumière si pure qu'on croit avoir rêvé la brume.

Le brouillard peut naître en plein jour, il est alors presque rose par la grâce du soleil qui y reflète les façades d'ocre et de brique sanguine.
Il peut surgir du ciel comme en montagne, il commence à voiler le sommet des édifices, on le voit descendre et suivre les canaux pour les remplir d'une ouate épaisse, il comble les perspectives et il impressionne quand on le voit surgir d'une ruelle ou d'un canaletto, presque vivant, prédateur aux aguets d'une âme à désemplir.

Parfois en été, il précipite et le promeneur pressé traverse un air mouillé, comme une pluie qui tomberait sans mouvement, immobile.
Quand il vient le soir, il s'annonce sur la lagune en une danse de fumerolles, grises algues aériennes qui finissent par enserrer de leurs doigts les monuments avant de suinter sur les façades et de tout emplir d'une gaze qui dévore les bruits.

La nuit, il est presque palpable quand il vient de la mer et celui qui s'aventure sur l'eau au-delà de l'île de Pellestrina n'est pas assuré de retrouver son chemin.
A l'intérieur, dans les rues, il rôde dans les ruelles et il masque le bord des canaux, c'est l'heure des inquiétudes et des dangers.

Il arrive que le brouillard ne se lève pas de plusieurs jours.
C'est par un jour terne comme ceux-là qu'on peut le mieux apprécier les musées, et pourquoi pas celui qui au Ca'Pesario Palazzio montre la plus importante collection d'art extrême-oriental en Europe ?
Rassemblée par Henri de Bourbon qui fut aussi duc de Bardi (rien à voir avec le Cabbardi Palazzio dont le nom trouve son origine dans la première Camerata vénitienne, importée de Florence) au fil d'un étonnant voyage dont il reste à écrire les péripéties, cette collection surprend par son éclectisme et, rotation obligée des milliers d'objets aidant, il faudra plus d'un séjour à Venise pour en découvrir la richesse.

Et si on n'apprécie pas la somptueuse collection, on pourra toujours visiter le musée d'art moderne qui au rez-de-chaussée du Ca'Pesario est une destination à part entière.

Ces invitations à fuir Venise par l'intérieur quand les nuages descendent plus bas que l'eau ou qu'ils en naissent, les vénitiens n'y résistent pas.
Pas question de se cloîtrer et d'abandonner la ville aux volutes translucides ou opaques, pas question de laisser s'installer la morosité, bien au contraire c'est le moment d'allumer le contre-feu.

La veneziana que je suis se pare alors de couleurs de fête et sort à la rencontre de la vie.


© 2004-2007 - Sarah le Hardy

Venise est fille de la mer et du brouillard

 

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