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Se cacher ou vouloir n'être personne ?
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Elle joue l'anonymiss sous la moretta, cet ovale noir qui l'oblige à se taire puisque pour le porter il faut en tenir le bouton entre les dents. Mais cela lui convient, elle garde les mains libres et ne risque pas d'être trahie par sa voix. D'autres utilisent un face à main, elles déplument leurs yeux au gré des crampes qu'un tel anonymasque ne manque pas de leur infliger. Il faut souffrir, pour jouer les baronnes ou les marquises du temps passé :) Beaucoup de jeunes se contentent d'un savant grimage, elles ne craignent pas encore pour leur peau et peuvent les orner d'ombres et de paillettes. Pour certaines dans l'âge mûr et plus loin et jusque tout près de l'au-delà, il suffirait qu'elles enlèvent leur maquillage ordinaire pour devenir méconnaissables :) Les vêtements doivent donner l'apparence de la richesse, c'est l'or et le pourpre et le noir - or, sang et nuit, la palette des puissants ... A l'intérieur, les décolletés vertigineux sont de rigueur, et la dentelle diaphane pour voiler les appâts, et les jupes sont longues qu'il faut relever d'une main légère pour franchir les seuils et faire la révérence. Dehors, il faut la longue et ample cape noire, appelée tabarro, que par les froides nuits de février on peut discrètement doubler de polar ou, comme moi, d'un gortex sur mesure - car il reste des tailleurs à Venise, et des costumiers qui savent allier la tradition et les matières d'aujourd'hui. Donc elle se tait, elle suçote machinalement le bouton de sa moretta. Elle attend un Arlequin en justaucorps et au grimage jaune jusque sur les mains, c'est l'avatar qu'il a prévu, elle sourit en pensant à sa bosse - la bosse qu'il aura sur le dos, bien sûr. Personne n'aura de nom ce soir ni cette nuit, on sera des images, des modèles standards, des archétypes, et tout sera permis, on verra Juliette dans les bras de Casanova, et Roméo avec Ophélie, les histoires seront réécrites pour quelques heures. La moitié du monde a fixé rendez-vous à l'autre moitié sous les arcades de la San Marco, la nuit va tomber et il pleut, et Arlequin est en retard. Quelle excuse pourrait justifier pareille inconvenance ? Il avait juste mille pas à dépenser pour aller de sa chambre à la rencontre de sa blonde - car il est de Québec, et beau comme un dieu grec, mais nettement plus poilu. La retrouvera-t-il à présent qu'elle est rousse ? Elle a teint ses cheveux à la rhubarbe, à l'ancienne, c'est ça, le blond vénitien. Tant pis pour lui se dit-elle, et elle jette un coup d'oeil discret vers le Scaramouche qui depuis dix minutes virevolte dans ses parages, elle sent bien son regard rivé sur elle. Il s'approche, il s'incline, il arabesque du chapeau, il est des plus gracieux. Et il s'intéresse à elle, visiblement, il lui fait une cour silencieuse mais démonstrative. Sans les mots, sans le regard, tout dans le mouvement. Elle lui sourit. Elle ne voit rien de son visage mais de ses mains il trace un smiley béat. Il l'invite du geste, elle prend sa main, elle le suit, séduite en un instant. Ils s'en vont pour des rires et des danses et pour d'autres plaisirs. C'est carnaval, c'est anonyme, personne ne saura ni ne dira, ni ne se souviendra dès demain. Et qui sait si Scaramouche n'est pas Arlequin ? © 2006 - Sarah le Hardy
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