Le jardin sur le toit

 
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Pas d'araignée dans mon plafond, c'est très courant, un jardin sur le toit.
Pas seulement à Venise ou en Italie mais aussi en Suisse, en Allemagne, en Autriche et dans beaucoup d'autres pays depuis le temps lointain où Babylone lança cette mode avec ses jardins suspendus, une Merveille du Monde.

Un jardin sur le toit, à la rigueur un jardin-terrasse, ce n'est pas seulement rendre utile et agréable une zone en friche, c'est mettre la maison sous la protection de la nature.

Cet espace miraculeux qu'est le jardin sur le toit peut simplement servir à l'agrément mais on peut aussi y cultiver un potager ou, comme moi, y planter sa tente.

Faire du camping sur un toit de Venise, pouvez-vous imaginer une occupation qui soit plus romantique et plus décadente à la fois ?


Illustration
Venice
Falk S c h a a f
Nikon D50

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Quand tu débarques à Santa Lucia, le plus simple est de prendre un bateau-taxi et de donner l'adresse au pilote.
Tu verras très vite si tu as une tête de touriste ou pas.

S'il prend la première à gauche dans le Gran Canale, c'est qu'il veut te conduire par le grand tour et sortir sur la lagune, ensuite c'est la deuxième à droite, et tu en as pour un bout de temps à longer les quais déserts bordés de bâtiments à faire peur.

C'est bien plus rapide et plus joli par le rio di San Marcuola, deuxième à gauche.
La formule magique, c'est d'annoncer la couleur par un Sono stretto, lo attendo assorti de la promesse visible d'un billet de dix Euros en guise de mancia - la manche, c'est le pourboire.

Si tu as une demi-heure à perdre et une valise à solides roulettes, tu peux aussi venir à pied, et franchement c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour aller de la gare jusqu'à chez moi à Venise.

Quelle chance tu as de pouvoir habiter à Venise !

J'entends cette phrase depuis que j'ai l'âge de ne pas savoir me taire.

Et dans les yeux d'en face, je peux voir défiler le diaporama des clichés pour cartes postales.

Hôtel particulier avec entrée non pas cochère mais gondolière - couleur locale oblige -, vue sur le Gran Canale ET sur la lagune ...

C'est comme si, quelqu'un te disant qu'il a un point de chute à Paris, tu l'imaginais automatiquement au troisième étage de la Tour Eifel.

Bin c'est pas ça ...

C'est beaucoup mieux :)

C'est au nord du Cannaregio, qui était le quartier des fonderies jusqu'au XVIè siècle - fonderie, ça se dit geto -, dans une rangée de larges et solides maisons subtilement coincée entre une petite rue et un canaletto en cul-de-sac.

C'est dans ce quartier que vivent la plupart des vénitiens, presque la moitié, et les touristes n'y passent guère, sans doute inquiets du manque d'animation apparente et de la maigre densité de choses à visiter :)

C'est un quartier pour les habitants, la vie y est exactement pareille que dans n'importe quelle petite ville, on connaît et on salue ses voisins et les gens que l'on croise ... c'est à quatre cents mètres de la San Marco et, en même temps, à mille lieues.

La maison compte quatre étages, dont deux ont été ajoutés au XVIIè, et le jardin est sur le toit, mon frère y faisait s'envoler de jolies montgolfières en papier crépon coloré par mes soins - plus tard j'ai fait des fleurs dans cette matière, c'est une occupation géniale.

De là-haut, on voit d'autres jardins, d'autres toits et le haut des bâtiments historiques - on se lasse très vite du paysage mais c'est un bel endroit pour profiter du soleil sans devoir se traîner jusqu'à la plage.

J'y ai pris des photos qui aujourd'hui se trouvent partout sur cette engeance de Web, et j'ai aussi essayé de peindre - mais c'est très très décevant comme toiles, quelles illusions faut-il donc nourrir quant à son talent pour oser peindre dans pareille ville ?

Dans le jardin sur le toit, on fait de très vulgaires barbecues en famille et avec les voisins et j'y ai plusieurs fois planté une tente.
Je me suis ainsi retrouvée comme un lien entre le ciel immense et la famille tout aussi immense.
Là-haut, tu ne te poses plus de questions, tu sais que tu as trouvé ta juste place.

C'est un jardin de gazon entouré d'un dallage et d'un garde-fou, il y pousse des arbustes, dans de grands pots.

Une pompe à levier permet d'y faire monter de l'eau.

Il y a du romarin d'Australie, un Mahonia, divers bambous, un Aralia, un Polygala, tout ce qu'il faut pour faire jouer les couleurs et les senteurs dans ce jardin.
Pour les saveurs, il y a les herbes aromatiques et pour les fruits il y a les nains : un amandier, un mandarinier, un cerisier et un abricotier.

Huit dizièmes d'are de bonheur parfumé !
Comme tout ce qui est vivant dans la famille, le jardin sur le toit est régénté par Grand'mère.
C'est elle qui choisit et organise ce qui respire.

C'est très difficile à entretenir, un jardin sur le toit, mais tout est comme ça, à Venise, il faut rester vigilant en permanence, l'eau attaque par le haut comme par le bas.

Au rez, il y a un épicier-fruitier-légumier, sa famille est ici soudée à la mienne depuis quatre générations, et qu'on arrive par le canal ou par la rue ou par le petit pont, il faut traverser son magasin pour monter chez nous.
C'est ce qui s'appelle une servitude :)

Avec ses fils, il habite en face mais son chien, un Leonberg, dort là.

Et oui, il y a des chiens à Venise :)

Rien à voir, donc, avec la chambrette que j'ai modélisée en 2004 pour le Carnaval de Venise.

Quoique ...

Cette chambrette, c'est en fait la reconstitution d'un des projets d'aménagement de la Nouvelle école de la Miséricorde, un immense bâtiment pas loin de chez moi, le dernier de Sansovino, qu'il n'acheva jamais.

La grande salle devait mesurer quelque chose comme vingt mètres par cinquante, comme j'ai fait, et elle devait être la plus spacieuse de Venise, juste surpassée par celle du Grand Conseil.

Bon, à l'extérieur j'avais mis l'environnement de Mile-Reed au lieu des très banales façades de briques de la réalité, c'était pour faire couleur locale.
Par contre, l'autre côté, avec son lointain panorama nocturne de la zone industrielle, était parfait de réalisme.

Mais j'aurais montré quoi ?
Un jardin sur un toit et une tente installée dedans ?

Faire du camping sur le toit ... A la réflexion, cela peut paraître étrange, j'en conviens.
Mais c'eût été dévoiler trop d'intimité.
Et aussi, je ne voulais pas choquer.

Et c'est vrai que si tu montres l'autre visage de Venise, qui n'est ni plus ni moins réel que celui ancré dans l'imagerie populaire, tu risques de décevoir les gens.

Or, Venise est un rêve magique, il ne faut pas le briser.
Il y a pourtant tellement à en dire, de ce miroir de toutes les vertus et de tous les dangers ...

Quand je suis à Venise, et depuis que je suis grande ce n'est plus toujours en février, il me prend parfois l'envie d'aller admirer l'une ou l'autre des oeuvres dont j'ai repéré la représentation dans un ouvrage et je me dis que

Ce serait bête de ne pas aller la voir, c'est tout à côté, tu es presque assise dessus, à quoi ça te sert d'être ici, sinon ?

Le plus souvent, la pièce convoitée se trouve dans une église et j'attends qu'il y ait un office religieux - c'est souvent le samedi - parce que en-dehors des offices, il faut payer l'entrée :)

Je passe pour très pieuse, du coup.

Et je visite très très peu, sauf quand j'ai eu la sottise d'inviter quelqu'un qui n'est pas encore initié et qui frétille d'envie d'aller rejoindre le troupeau.

Mais à de rares exceptions près, pour rejoindre mon but il me faut passer par chez les fous.

Un millier de pas dans la mauvaise direction et je me retrouve cernée par la cohue.
Hagards pour certains, livides pour d'autres, ils sont venus, ils sont tous là, toute l'année et par tous les temps, à s'extasier devant les merveilles de ZE plus belle ville du monde.

L'air vibre d'ondes extatiques :)
Cela sent l'ouverture d'esprit, la soif d'apprendre et de découvrir, ça fleure bon le disque dur vierge :)

Ah les braves gens !

On connaît mon affection sans borne pour les touristes, ces êtres délicats qui papillonnent d'un bout à l'autre de la planète pour augmenter leur culture, goûter à tous les fast food, et participer activement à la prospérité des commerces locaux - et ici, ils participent un max :)

Je ne sais pas qui me dégoûte m'émeut le plus, des teutonnes de cent cinquante kilos ahanant devant les vitrines de mode ou des nuées de djeunz ricains porteurs d'oreillettes - j'espère qu'ils écoutent Vivaldi, ou au moins du baroque - ou encore des frenchies females qui, presque toutes, arborent un faux Vuitton acheté à la quasi-sauvette à un sénégalais.

Souvenir de Venise : un faux Vuitton acheté à un sénégalais !

Autre souvenir classique : le morceau de tissu acheté à la hâte pour couvrir les épaules nues des dames qui veulent visiter la basilique.

Et le ticket de caisse du Florian, preuve définitive que tu es allé à Venise et que tu n'as pas lésiné.

Plus des photos, bien sûr, des milliards de photos prises n'importe comment du moment qu'on voit bien que tante Jacqueline a marché dans la crotte de pigeon.
Mais de la crotte de pigeon de la San Marco, ça vous transcende tout de suite l'aventure :)

Pour un peu, on serait tenté de figer la chaussure dans la résine sans la nettoyer :)

Les photos qui seraient vraiment intéressantes, par exemple celles de l'intérieur de la basilique Saint-Marc ou des expositions du Palais ducal, ces photos sont interdites aux non-professionnels, il faut être patenté.

J'ai beaucoup de tendresse pour les touristes, en fait.
Ils vont à la rencontre de leurs rêves, et c'est très bien qu'ils soient de plus en plus nombreux, partout, à pouvoir le faire.
Même si leur foultitude entraîne des désagréments.

Les touristes ne gênent pas beaucoup le vénitien, ils se limitent d'eux-mêmes aux incontournables parcours balisés par des plans en général très fragmentaires et ils poussent rarement leur aventure jusqu'à risquer de ternir leur éblouissement.

Ils font bien.
S'en tenir aux clichés, où qu'on aille, c'est la solution tranquille.

C'est pareil pour Paris, Londres, Berlin ou Blougastel-les-oies, mieux vaut se contenter du solide vernis proposé par le syndicat d'initiative local.

Aux amoureux, Venise fait la part la plus belle, c'est en état d'amour qu'il est permis de vivre vraiment là, ne serait-ce que pour quelques heures seulement.
Pour le voyage de noces, c'est ça ou les Seychelles :)

Bon, le gondolier qui chante, c'est dépassé, il sous-traite à un chanteur, ça fait vivre des petits métiers et c'est en option.
Tu godilles OU BIEN tu chantes.

Les Seychelles aussi, c'est bien.
Moins riches d'oeuvres architecturales et artistiques, oui, sans doute ...

Disons qu'il faut faire les deux :)

Les visiteurs habitués, ceux qui font de Venise une destination régulière, on les retrouve par exemple au théâtre ou au cinéma - et je ne parle pas de la Mostra mais des salles ordinaires pour les gens ordinaires qui vont d'ordinaire au cinéma, comme l'Accademia, le Ritz, le Gorgione et le Rossini.
Ne les cherchez pas sur un plan :)

Ils ne sont guère nombreux, les habitués.

Beaucoup d'entre eux ont comme moi renoncé à tout voir des trésors de Venise - il y faudrait dix vies, et mieux vaut se promener sans intention et se laisser surprendre.

Certains d'entre eux font comme moi, ils se laissent dériver, un mois par an, sur les flots languides d'une impression d'éternité.

© 2006 - Sarah le Hardy


Vouloir tout connaître de Venise, c'est comme vouloir boire l'océan.

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