Dans les campagnes du bord de mer, il ne se passe jamais rien.
Ou alors le samedi, et seulement quand je m’en mêle.
1. Version pour l’Internet
Je me suis disputée avec Wendy, ma voisine ![]()
L’objet du différend : une construction hideuse qu’elle oblige son mari à installer dans leur jardin.
C’est une gentille petite vieille, Wendy, mais elle a un goût par trop américain des banlieues.
Je n’aurais pas dû le lui faire comprendre
2. Version courte pour expliquer à ma mère
(Par téléphone)
(…)
Bonjour maman. Tu vas bien ?
(…)
Ah je vois que tu es déjà au courant ![]()
Les nouvelles vont vite
(…)
Non, rien de grave ni d’irréparable.
Tu connais Wendy.
Soupe au lait mais tellement, tellement gentille.
(…)
Oui, je comprends bien qu’elle n’est pas responsable de son éducation en matière de décoration.
Certainement, oui, j’aurais pu la conseiller de manière moins directe, oui.
(…)
Mais c’est vraiment très laid, tu sais ?
Genre agression, tu comprends ?
(…)
Oui, bien sûr, c’est chez elle, elle fait comme elle veut.
Si demain elle veut installer un faux puits en vieux pneus, c’est son droit, oui.
(…)
Oui maman, je sais qu’elle ne fera pas ça.
(…)
Et oui, je le sais bien que c’est ta plus vieille amie.
(…)
Ah bon, elle a pleuré ?
Entre nous, tu pleurerais aussi si tu voyais son acquisition, là.
Et puis c’est une comédienne professionnelle, si je me souviens bien ?
(…)
Oui, je le sais bien qu’elle n’a eu que de petits rôles.
Mais elle espérait bien avoir La Pleureuse de Durringer et Lebel, non ?
Elle s’est certainement entraînée
(…)
Non non, je ne me moque pas, hihi.
(…)
Arranger les choses ?
Elles s’arrangeront d’elles-mêmes, je crois bien qu’elle a Alzeimer, demain elle aura oublié.
(…)
Insolente, moi ? Hihi. D’accord.
(…)
M’excuser ? Tu parles sérieusement ?
Plutôt crever.
(…)
Non non, c’est juste une expression.
Je vais lui téléphoner, oui.
(…)
Te tenir au courant ?
Wendy s’en chargera, je n’ai aucun doute à ce sujet.
Ou son cher William, plutôt.
Un de tes plus vieux amis aussi, non ?
(…)
Comment ça; je persifle ?
Pas du tout, je suggérais une solide amitié.
Quelle maffia, vous autres les petits vieux ![]()
D’accord, je lui présenterai des excuses.
Mais je te préviens, je la ruinerai aux cartes
3. Version longue et circonstanciée pour les vouzautres
Je ne sais pas qui me disait récemment :
Toi, tu vis à cinq millions de miles de la réalité.
C’est une phrase que j’entends souvent.
L’estimation du kilométrage varie mais le sens est le même : je serais loin.
C’est vrai que, ici, je suis très loin de chez moi.
Mais en vérité, je suis quelqu’un de très ordinaire.
Par exemple, j’ai des voisins, comme tout un chacun.
Qui devrait se dire tous et chacun mais bon, je ne suis pas d’humeur à taquiner l’Académie.
Mes voisins constituent une réalité très proche, un peu moins d’un kilomètre ce n’est pas une distance cosmique, si ?
C’est Wendy et William, et comme leur chien répond parfois quand on l’appelle Woofy, j’ai le “www” à portée de la main, et même le W3C si on considère l’âge vénérable de leur demeure, un castle victorien.
William, c’est lui qui tire au gros sel sur les touristes en Quad.
A partir de cinquante décibels, c’est casus belli dit-il.
J’approuve.
Un jour, à un plaignant téméraire et salé, le commissaire a expliqué que chez nous, c’est un des privilèges des magistrats, même retraités.
L’information a été publiée dans un tabloïd de la capitale-mère, aucune autorité n’a démenti.
Menus avantages des minuscules dominions
Il faut dire qu’on ne vit pas du tourisme, chez nous.
On tolère, sans plus. On daigne.
Le tourisme transactionnel se fait par Internet, aijourd’hui, on n’a même plus besoin de les supporter, eux et leur mesquine valisette en alu attachée au poignet.
Menottés par leur argent
Je ne sais pas s’ils se rendent compte à quel point ils sont pathétiques.
Enfin quoi ? Les valisettes, c’est en cuir de porc ou de buffle, sinon rien.
Wendy, c’est une artiste.
Elle a connu sa part de succès sur les planches des scènes classiques de Paris, son titre de gloire c’est Chevalier des Arts et des Lettres, elle aime à s’en prévaloir et personne ne songerait à gâcher son plaisir en lui rappelant par qui ce titre est décerné et avec qui elle le partage.
Exquise.
Woofy, le chien, adopte généralement l’apparence du noir Mâtin de Naples, babines dégoulinantes de bave, la parfaite horreur de salon, pauvre chien de guerre dévoyé de son rôle.
Il est devenu diplomate le jour où il a croisé mon chat, mais c’est une autre histoire.
A côté de cette rencontre, Predator versus Alien est un conte de fée.
Je fréquente le W3C deux fois par semaine, pour un après-midi ou une soirée de bridge, une activité populaire qui me permet d’affirmer que je suis parfaitement intégrée à la communauté.
C’était samedi, le ciel était superbe, un temps à décider un Pape courageux à partir - et de fait, c’est ce jour-là que les balles turques finirent leur oeuvre imbécile -, j’allais chez Wendy pour inaugurer ce qu’elle avait appelé son refuge pour rendez-vous romantiques, j’avais hâte de voir ça.
En m’y rendant j’avais vu un écureuil minuscule jouer avec un merle, faisant mine de le poursuivre puis s’arrêtant tandis que l’oiseau se retournait, gonflait son plumage et poussait un tchîîîp impératif.
J’adore observer les petits animaux, passer dans leur vie du coin de l’oeil, c’est incroyable comme cela vous rend la notion de paradis originel, cet endroit qu’en vérité nous n’avons pas quitté, ce n’est qu’une impression dûe à notre infinie propension à faire du mal à nous-mêmes comme aux autres.
C’est pour préciser que j’étais d’excellente humeur, joyeuse et insouciante.
Quand j’arrive, on me conduit jusqu’à l’Oeuvre.
Sans avoir besoin de consulter mon Drury des styles, je vois qu’il s’agit d’une navrante pergola metissée de tonnelle (ou de kiosque à musique) en fer forgé au moule et toilé en véritable plastique presque blanc.
Le choc.
Le choc du toc.
Sur socle de parpaings qui paraît-il seront enduits et finalement recouverts de peinture acrylique.
Mon rôle est de décider de la teinte de cette peinture.
Les yeux écarquillés, Wendy attend mon avis sur cette importante question.
William a pris la tangente, prétextant une mission de ravitaillement en liquiides rafraîchissants.
Un intuitif, William.
Pas le genre à se laisser surprendre par l’orage.
Je m’aventure à énoncer avec délicatesse que pour recouvrir les flancs du socle, une petite faïence allemande dans des nuances vertes flammées serait seyante, s’accorderait bien avec l’environnement arboré et la pelouse, et qu’enfin, sans doute le mot de trop, que cela donnerait de l’allure à ce pitoyable montage simili-classique dont je me demande bien qui a réussi à te fourguer ça, Wendy, c’est sûrement quelqu’un qui te veut du mal ou, au mieux, qui tente de te ridiculiser.
L’instant suivant, je m’entendais rétorquer que chacun est libre de décorer ce qui lui appartient comme il l’entend.
Cela paraît logique, mais seulement à première vue car il faut considérer les installations collectives.
En l’occurence cet endroit me verra jouer au bridge deux fois par semaine jusqu’à la fin de l’été.
Si la qualité du climat le permet, bien sûr.
Je vais vivre là huit à dix heures par semaine durant quatre mois, comptons 160 heures.
C’est l’équivalent de 20 jours de travail.
Et je n’aurais pas mon mot à dire ?
Soit. Ma réponse déplaît. Fallait pas me demander, Wendy.
Wendy >> J’attendais des félicitations.
Moi >> Je ne suis pas bien élevée au point d’être hypocrite.
Wendy >> Ne mêles pas ta mère à tes mauvaises manières. Elle a fait ce qu’elle a pu avec une matière un peu rugueuse.
J’ai fait le break, bonnes manières obligeant, avec un sourire de repli.
J’ai dit que j’avais à faire, que je reviendrais, et que finalement c’était une construction charmante.
Dont la principale qualité était qu’elle ne tiendrait pas cinq ans.
J’ai ajouté Ce n’est pas demain la veille qu’on me verra taper la carte dans cet endroit.
Ce qui est bien avec Wendy, c’est qu’elle est aussi vindicative que moi.
Elle a du répondant
Mais elle n’hésite pas à donner des coups bas.
Une heure plus tard, ma mère me téléphonait, puis je téléphonais à Wendy pour m’excuser, en bonne cadette ai-je sournoisement précisé.
A quinze heures, on entamait le premier robre.
A la fraîche, vers dix-huit heures, Wendy a proposé de rentrer.
J’ai catégoriquement refusé, il fallait inaugurer dignement ce lieu idyllique.
La gent masculine - William rejoint par le pasteur appelé en renfort pour faire le quatrième - craignait l’affrontement et gardait un prudent mutisme.
Mais tout s’est bien passé.
On a joué jusqu’à près de minuit, huit parties complètes, emmitouflées dans des parkas et des mitaines aux mains.
La température a chuté à dix degrés, on a fini bourrées au Xérès à la lumière des étoiles et des vasques d’huile flambante.
Réconciliées, évidemment.
J’ai perdu de plus de 8000 points.
On s’embrassait en se quittant quand Wendy m’a lancé
Et n’oublies pas de me donner une adresse, pour la faïence verte !
La vie est belle
—
Wendy, William et Woofy au castle : W3C
Quelques mois plus tard, suite à un concours de circonstances, j’adopterai Woofy, et vice-versa.
Première parution : 3 avril 2005.
Pour intervenir sur le forum : En fer forgé au moule.