Il y a des jours qui tombent en même temps que mon anniversaire.
Pas beaucoup, mais tout de même un par an, en moyenne.
Depuis trente ans et plus.
Epatant, pas vrai ?
Flanc de ferry
Anniversaires importants, aujourd’hui : Karajan, Gregory Peck, … un grand jour pour l’humanité … exactement comme chaque jour.
[ Cette Chro a été publiée pour la première fois le 5 avril 2005. ]

Ce jour-là de 1974, c’est l’effervescence dans ma tribu.

La Reine-mère a pondu et cette fois, bingo, c’est une fille.

Tout était prêt pour un débarquement bien au calme mais le bébé, déjà rebelle, a décidé que ce serait là et quand il voudrait, et il fait son entrée avec trois semaines d’avance, surprenant quelque peu sa mère, qui en a cependant vu d’autres.

Mais le plus surpris est le Commandant Lars Rasmussen, qui jusque là se croyait seul maître à bord du Wismar, un ferry qui fait la jonction entre le Gotland et Kalmar.

Un ferry … dira le père.
Mmmmh. Normal, c’est l’anniversaire de Jules, pas de hasard.

Et celui de Mistinguett, dira la grand’mère, ajoutant
Je crains le pire.

Le passager clandestin, ou plutôt surnuméraire, sera dûment noté sur le livre de bord, et comme la loi en mer c’est la loi tout court, il aura la nationalité suédoise.
Le bébé sera aussi déclaré à Londres trois jours plus tard, estampillé citoyenne de Sa gracieuse majesté, et comme la maman est française, cela lui fera trois nationalités.

Un instant, le papa songera à la faire russe aussi, puisqu’il l’est toujours, et puis il oubliera, pendant vingt ans.

C’est 1974, le mur n’est pas encore tombé, l’amour de la mère-patrie reste prudent.

Quand on naît sur un bateau, on a le pied marin pour toujours prétend un dicton viking, et les méchants ajoutent
Et on sent la morue.

A l’âge de deux mois, j’avais déjà traversé cinq pays, navigué sur la Baltique et sur la Mer du Nord, pris six fois l’avion et quand après une exhibition moscovite pour la famille locale, les bords de la Loire m’accueillirent, sans doute savais-je déjà que ce serait une escale, sans plus, et que ce putaing de monde était à moi.

Les bonnes fées n’eurent pas l’occasion de se pencher sur mon berceau, elles furent convoquées et sommées de me doter du meilleur viatique qui soit.

Dans ma tribu, c’est ainsi qu’on traite les fées.

Si tu leur laisses le choix, tu perds un temps fou dit mon père.

Et tu te retrouves avec un enfant qui a un talent naturel pour le macramé ajouta Grand’mère.
Elles sont farceuses, les fées.
Et bourrées, souvent.

C’est ainsi que je fus promise à un avenir de séduction, d’intelligence et d’aptitude pour les arts majeurs.
Papa me voyait déjà avocate, puis magistrate, ça lui passerait avec le temps et mes échecs à endosser la robe.

C’était l’année du Tigre, amitiés solides et inimitiés du même bois, et comme avril est en Bélier, je serais …

Oubliez le Bélier coupa Grand’mère.
C’est superstition et carabistouilles.
On garde juste le Tigre.
.

Vingt ans plus tard, je retournai au Gotland, le Commandant Rasmussen était toujours en poste, je me fis connaître et l’émotion, je vous raconte pas.
J’appris que j’avais été le second bébé à naître à bord du Wismar et que j’avais donc un frère de mer.
C’est mon aîné de sept ans et il vit en Australie, nous correspondons souvent et peut-être que nous nous rencontrerons un jour.

Plus tard, le Commandant dénicha le journal de bord dans les archives de la compagnie et il me fit parvenir une photocopie de la page du jour de ma naissance.
En traduction libre, cela dit

Ciel bleu, visibilité 10 nautiques, naissance de Szarah Elin Mechthild [patronyme] à 11:52

Juste à temps pour le déjeuner :)


Le Wismar a été vendu aux Philippines en 1996, il est toujours en service, quoique rebaptisé.
Quand il a été transféré, j’ai reçu une des poignées de la barre.
Aujourd’hui, il se pilote au joystick.


Il y eut des réactions sympas à cette Chro dans le forum des Chroniques blaxxiennes de la Roadeuse.