A force de subir l’exploitation des genres musicaux imposée par les médias, on en viendrait à oublier que l’essentiel, c’est la musique et que juste après viennent les instruments qui permettent d’en jouer.

L’honnête auditeur du XXIè siècle ne se cantonne pas dans un genre musical unique, il est éclectique dans ses goûts et parfois il rencontre des musiciens qui surfent sur plus d’une vague, l’instrument constituant alors l’indispensable trait d’union.

Parmi les instruments incontournables, on trouve la guitare.

La génération électrique connaît bien la guitare, elle a ses héros, nombreux et valeureux, mais il faut savoir replonger aux sources de l’émotion.

L’essence de la guitare tient dans sa portabilité : c’est léger, ça n’a pas besoin d’électricité, ça permet d’explorer tous les genres et presque tous les registres.
C’est l’instrument populaire par excellence, sans doute le plus facile à apprendre et, en corollaire, peut-être le plus difficile à maîtriser.

Quand j’étais gamine, il n’y avait pas encore de compilations Les cent meilleurs solos, on devait se faire une idée par soi-même, simplement en écoutant.

Les seuls mentors étaient la discothèque familiale et la radio, le prédigéré directif n’avait pas encore fait ses ravages, il n’y avait pas de conformité à respecter.
Et j’étais protégée de la télévision, considérée à la maison comme un outil chronophage d’abêtissement et interdite de séjour.

Comme mon frère aîné était dans sa période de rénovation du monde, sa collection de vyniles comptait tout le nécessaire, de Ritchie Blackmore à Herbie Hancock en passant par Mayall et Family, il ne se refusait rien et j’en profite encore.
Sans compter que les générations précédentes avaient rempli le grenier avec des plaques en Shellac et en celluloïd, un trésor dont l’exploration prendrait une vie entière.

Magnifiques années ‘80 où il était possible d’acheter tout ce qui sortait en matière de musique, absolument tout, et c’était la même chose en BD.
Le tsunami de la surproduction est arrivé plus tard pour offrir plus de diversité ou plus précisément plus de déclinaisons.

Les premiers guitar heroes que j’ai distingués toute seule, vers dix ou douze ans, sont Django Reinhardt et Manitas de Plata.

J’ai reçu une guitare classique, qui connut un cruel destin entre les pattes de mon chien, et puis je reçus la Stratocaster 1967 bleue de mon aîné, j’en tirai les sons attendus mais sans rien pouvoir créer de bien original.
Il fallait me résigner : je ne serais jamais Joan Baez ou Mary Kaye, ni Susan Kay Quatrocchio (si je me résignais à la basse).
Et de toute façon, mon idole c’était María Albarrán et je n’avais plus de guitare adaptée au flamenco.
De plus, la maîtrise de la guitare semblait être un art réservé aux messieurs.

Sagement, je renonçai à la guitare - mais pas à la musique, bien entendu.

A présent que je songe à ce parcours, je me rends compte qu’il suit exactement, avec quinze ans de retard, celui de mon amie Maddy.
La différence c’est que déboutée de ses ambitions de guitar heroin, elle est passée du côté de la production, et moi j’ai fait un glissando vers autre part.

Parfois, au hasard d’une toute autre recherche, on découvre de nouveaux héros.
Gabriela et Rodrigo, je les ai vus jouer près de Mexico il y a quelques années déjà, dans un contexte très underground (depuis le Rock and Wheels d’Avandaro en 1971, la rock-music fait profil bas au Mexique) où je m’intéressais à la vocal trance, rien à voir (quoique).

Peut-on imaginer une salle mise en transe simplement par deux guitares acoustiques ?
C’est possible, Rodrigo et Gabriela le démontrent à chaque fois qu’ils se produisent.

Les percussions sont jouées sur la caisse de la guitare, les guitaristes se répondent à la perfection et il s’agit d’un dialogue d’instruments : la voix n’intervient pas.

Démonstration : Diablo rojo.

Ces artistes de la corde effleurée, frappée ou pincée explorent aussi bien le classique que le jazz et le traditionnel (vidéo de l’exceptionnel Tamacun) et le néo-classique (Stairway to heaven).

C’est la guitare qui compte, l’instrument-roi.

Et ils créent, sans relâche, ce qui fait de leurs concerts des moments uniques.
Le son pur, le jeu des mains, la basse des percussions, la maestria des réponds, … c’est un pur bonheur et le public ne s’y trompe pas.

Mais au-delà de l’enthousiasme, il y a la musique qui retrouve le contact du corps.
Un peu partout, j’observe un retour que je trouve salutaire et plein d’espoir aux prestations humaines.
Dans la musique populaire, peut-être s’est-on un peu égaré dans le spectaculaire, dans la chorégraphie, dans la mise en scène, en oubliant l’essentiel.

La musique se suffit à elle-même et le public le sait de manière intime : le succès de Rodrigo y Gabriela en est la preuve.
Ecouter ces deux-là, c’est s’ouvrir à tous les genres, déchiqueter les oeillères des préférences imposées et découvrir des horizons sans limites.

C’est entrer en musique par les voix d’un instrument magique joué par ces magiciens désormais basés en Irlande.


Pour en parler sur le forum Les guitares de Rodrigo y Gabriela.