L’an dernier, mon papier sur les clochards du Web avait reçu juste assez d’écho pour me satisfaire.

Je ne comptais pas revenir sur la beat attitude, sachant que les jeunes générations - dont la mienne, celle des trentenaires - sont forcées à des préoccupations matérialistes par une insécurité entretenue avec soin.

Sous le règne de la peur et de l’incertitude, il est difficile de rêver à la sérénité, le plus grand espoir à nourrir devient que les coups arrêtent de pleuvoir, que les menaces s’estompent et si cela se produit on considérera que le bonheur est là, dans l’absence de misère.

Et bien sûr, l’argent est le moyen présenté comme la panacée pour parvenir à cet état.
Seulement voilà, il m’est impossible de faire l’apologie de la richesse.
C’était donc un chapitre clos.

C’était sans compter avec l’effet-retard de certains billets.

Il se trouve qu’un jeune homme de mes amis me lit, ce que j’ignorais jusqu’à il y a peu.
On venait de remplacer son pacemaker à l’entretien des 86 ans, il était prêt à nouveau à dévorer le monde et c’est lors d’une visite de courtoisie que je lui rendais qu’il m’a fait l’aveu de me lire, avec ce compliment : Tu peux faire mieux mais il y a pire.

J’ai lu ton papier sur les clochards du Web et une question m’est venue à l’esprit : comment Jack aurait-il utilisé le Web, le blog ?

Comme je n’ai pas connu Jack, j’ai retourné la question, à la jésuite :

Et toi, qu’en penses-tu ?

Je suppose qu’il aurait jubilé en constatant qu’il pouvait taper du texte au kilomètre sans se soucier de changer de page.
Sans doute aurait-il été heureux de pouvoir emporter ses écrits inaboutis sur une clé USB quand il voyageait.
Peut-être aurait-il possédé un ultraportable comme le tien.
Aurait-il choisi, comme toi, de rôder sur le Web après s’être rassasié du monde ou bien aurait-il fait abstraction complète du monde ?
La vraie question n’est pas là mais ici : aurait-il écrit ?

Voilà ce qu’il me dit, ce jeune homme.

D’instinct, je me dis qu’il n’aurait pas écrit sur le Web.
Un mec qui triture son texte pendant trois ans avant d’en être satisfait ne cuisine pas ça en public.
Ou alors Jack aurait fait comme moi : bosser discrètement pour le texte qu’il considérait comme important, cracher son venin en direct pour le reste.

Il existe différents niveaux d’évanescence pour le dire sur le Web, je les utilise presque tous, y compris le microtchatte.
Les textes s’envolent aussi …
Il en reste le vague souvenir de bruissements légers.

Au final, que retiendra le lecteur ?
Le texte bien léché, soigneusement peaufiné, ou bien le cri du quotidien ?
Si tant est qu’il retienne quelque chose et que quelque chose vaille d’être retenu :)

Jack est venu tard pour témoigner d’un autre temps, il a donné leurs lettres de noblesse aux tramps - c’est mon point de vue.

Le Web n’a pas encore assez vécu pour nécessiter des chants de nostalgie.
Mais ça viendra, et un autre Jack incarnera une manière de vivre, un mode de pensée.
Il glorifiera ce qui était une honte et fera un idéal de ce qui était une fatalité.

Sera-t-il lui aussi partagé entre l’ésotérisme et l’exotérisme, entre la recherche intérieure et la tentation du succès ?
On verra bien.

The Beat goes on …


Les clochards du Web.