J’ai pensé que ça te ferait du bien de voir quelqu’un.
C’est Maddy qui débarque, sac au dos, tout droit tombée de l’avion.
Je la trouve à mon retour d’une promenade, elle est dans la cuisine (le sac encore au dos, oui) où elle prépare une roquette au bacon petit-déjeuner, oeuf mollet et copeaux de parmesan.
Je ne ferme jamais la maison quand je sors.
Ce n’est pas une question de confiance à la québecquoise, c’est simplement parce que la clé est trop lourde à transporter.
On s’embrasse. Maddy sent le long courrier, la blonde platinée et le lard frit : l’Amérique.
>> Quelle bonne idée d’être venue ! Je me demandais justement ce que tu devenais.
Maddy >> J’ai pensé qu’avec le départ de Djiptwo, sensible comme tu l’es, et avec ton anniversaire juste derrière, tu as dû ressentir comme un trouble dans la Force.
Elle est gentille, Maddy.
Maddy >> Je suis WASP moi, tu sais ?
Pas concernée par le Pape.
Mais je compatis.
Le prochain sera allemand.
Je te le dis pour que tu cesses de parier sur le belge.
Maddy >> Un an de plus, quelle catastrophe, pas vrai ?
Surtout que tu viens de passer les trente glorieuses …
Je ne pouvais pas te laisser seule dans cette circonstance.
Maddy >> Tu as reçu des cadeaux ?
Les plus beaux qui soient, oui, des souhaits de bonheur venus d’amis.
Maddy >> Moi, je t’ai apporté ça.
Maddy me tend un volume relié plein cuir.
Maddy >> Ton horoscope détaillé heure par heure.
Ah c’est spécial, ça.
Maddy >> J’ai fait ça avec un logiciel russe.
J’ai tout relu, et j’ai corrigé ce qui était faux.
Jamais se fier aux machines.
Ça m’a pris un temps fou.
Ah bin je m’en doute, oui
Maddy >> Avec ça, pas de surprises.
Tu ne dois plus tenir de journal, tu corriges celui-là.
Ta vie est déjà écrite, tu peux la lire tranquillement.
A la limite, tu n’as plus besoin d’être là.
<Rêveuses toutes les deux>
Maddy >> Bon d’accord, c’est rien que des sottises.
Mais c’est du fond du coeur.
Merci Maddy ![]()
Je lirai ça l’an prochain
Maddy >> Et j’ai vu que ta corniche a tenu bon.
Mais c’est provisoire, crois-moi. Regardes au douze juin, quinze heures.
Nous mangeons en silence, un petit Chablis nous accompagne et nous poursuit au jardin, puis au salon parce qu’il fait frisquet.
Maddy >> Tu sais ce que je me disais, ces derniers temps ?
Maddy a tendance à croire que tout le monde est comme elle, extra-lucide.
>> Non, aucune idée de ce que tu pouvais penser, Maddy
Maddy >> Les Ricains, depuis le jazz, c’est vraiment des nuls question musique.
>> Oh ? Et Bernstein ?
Maddy >> Nan. Je parle de folk, de musique populaire.
Maddy >> Mayall, les Stones, les Beatles, le Floyd, Genesis, le punk, c’est du british.
Et Clapton et Bowie et Queen.
Et Elton.
Et Steward.
Maddy >> Et c’est de l’allemand aussi, je te le concède pour Kraftwerk, Tangerine Dream, Schulze, Nina Hagen, d’accord.
Maddy >> Les Ricains, ils ont le RnB et beuââârk.
Maddy >> Et Michael Jackson.
>> Et Dylan et Hendrix et Dire Straights et ZZ-Top ? Et Metallica ? Et Seal ?
Maddy >> Des exceptions. De glorieuses exceptions.
Réfléchis, tu verras bien.
Même Texas, c’est british.
>> Ecossais, oui. Mais pourquoi dis-tu les Ricains ? Ils t’ont dénationalisée ?
Maddy reste songeuse.
Maddy >> Je me tire de ce pays de nuls.
>> Tu viens demander l’asile culturel ?
Maddy >> Je vais me marier.
Ah d’accord
>> Laisses-moi deviner.
Un musicien anglais ?
Maddy >> Il est acteur.
Dans des séries télé.
Dans UNE série, en fait.
Petite mais intelligente.
>> On dit toujours ça quand elle est petite
Maddy >> Rhooo.
Maddy >> Il est très jeune, il sort de l’académie.
Maddy >> Il joue au théâtre aussi. Il est dans Chitty Chitty Bang Bang, pour le moment.
Maddy >> Tu peux pas manger si tu joues seulement Hamlet.
D’accord. S’il sort à peine de l’école et qu’il a déjà deux boulots, c’est un bon.
Ça se fête.
Je trouve du champagne, on trinque.
Félicitations, contente pour toi, qui l’aurait cru après seulement quatre autres mariages, tout ça.
On se marre bêtement.
Maddy >> Tu ne me demandes pas quand je te le présente ?
>> J’allais le faire
Maddy >> Il arrive vers dix-huit heures.
Maddy >> Je me suis permise de l’inviter.
Maddy >> Je ne peux pas m’en éloigner plus de douze heures durant, tu comprends ?
Vi, vi, je comprends
Maddy >> Il faudra penser à lui envoyer une voiture. Ou bien on ira le chercher, c’est mieux.
Maddy >> En fait, je suis venue à la fois pour t’annoncer la nouvelle, pour te le présenter et pour te demander d’être mon témoin.
Que d’honneurs, Maddy-amie
Maddy >> J’ai lu quelque part que tu préparais des vacances en brise-glace.
Ce n’est pas en août, sûrement ?
Parce que c’est en août, le mariage.
C’est relâche partout au théâtre, tu comprends ?
Et on est assurés d’avoir du beau temps, en août.
Mais si tu ne peux pas être là, on remet le mariage à l’an prochain.
>> T’inquiètes, je serai là
Maddy a le don de me faire sourire par sa seule façon d’être.
Maddy >> Et Solweig ferait une demoiselle d’honneur impecc-nickel.
Ah bin faudra lui demander.
Maddy regarde par la fenêtre, nous ressert du breuvage à bulles et se lance.
Maddy >> Il fait beau, ici, en août ?
Euuuh oui, c’est bon.
Maddy le sait bien, elle est déjà venue en été cette tête de linotte.
Maddy >> Parce que je voulais te demander une immmmmmmmense faveur.
Je m’en doutais
>> Te marier ici ? Mais ce serait merveilleux, oui. Bonne idée.
Quel plaisir de voir le soulagement d’un ami venu demander quelque chose et l’obtenir sans avoir été obligé de l’exprimer
>> Bon, en août, j’ai du monde.
D’abord les scouts, qui viennent observer-ravager les bois et la plage, mais ce sont mes plus fidèles défenseurs contre les touristes.
Cromwell n’avait pas une garde rapprochée aussi efficace.
Ils ne tuent pas, ils dégoûtent
Puis il y a les fans d’étoiles filantes, je dois leur laisser l’accès à l’observatoire, c’est une servitude domaniale et ça ne m’ennuie pas, ils repartent avec leurs canettes vides, on s’entend bien.
Et j’ai une subvention, pour ça.
Il y a aussi les amateurs de théâtre en plein air - c’est chez les voisins, ça, mais les sons et les lumières, ça porte loin.
Sans compter la musique et parfois de lointains cousins-cousines qui s’imaginent qu’ici il fait calme tout le temps et qu’on y parle une langue répertoriée - ils viennent une seule fois, pour la plupart.
En août, j’ai même droit à une antenne mobile de la Croix-Rouge pour veiller au grain, c’est te dire.
Maddy >> Je m’occupe de tout, chérie.
Tu n’auras qu’à être là.
Les scouts, je m’en souviens bien, on les embauchera pour mater les filles les yeux écarquillés et la langue jusque par terre, ils sont doués pour faire plaisir du regard.
Mes scouts doivent se souvenir de Maddy, en justaucorps rose et positions gymniques tonifiantes des heures durant sur la plage.
Fascinés par le spectacle de la nature
Maddy m’a expliqué son projet en long et en large, les couleurs des robes, la décoration des tables, le protocole, elle a une longue expérience de ce genre de festivités et elle prévoit les moindres détails, elle me les explique bien à fond, que je puisse prendre le relais s’il lui arrivait de craquer - je la vois venir.
Maddy >> Ce sera d’une sauvage délicatesse dans la décadence.
Maddy >> Dommage que tu n’aies pas de piscine, on ferait la totale, avec un piano sur le bord, comme dans la pub pour Martini, tu te souviens ?
Maddy >> Tu ne comptes pas en creuser une, de piscine ?
Non, je ne compte pas faire creuser ce genre de chose ![]()
Pas de piscine à ciel ouvert au nord de la Loire, c’est écrit dans la loi familiale.
Maddy >> Tant pis. On aménagera la plage.
Maddy >> Tu ne m’as pas demandé combien on sera.
Je n’ai pas osé
Maddy >> Mes parents ne tiennent pas à venir.
Quel affront, non ?
Mais c’est de la place pour deux autres ronchons.
Maddy >> Sinon, ça fera soixante, pas plus.
Elle réfléchit.
Maddy >> La liste, c’est soixante. Disons cent avec les bagages.
Cent cinquante, donc. Je respire. Mais je ne peux pas loger tout ce monde.
Et pas question de les faire héberger au village, ça casserait l’atmosphère.
Et on risquerait d’en perdre.
Maddy >> Tu plaisantes ? Pas question de t’envahir. C’est prévu.
Maddy sort un MacBook de son sac, et elle me montre …
Schémas, dessins, croquis … elle a prémédité son coup, Maddy.
La liste des invités me rappelle que Maddy rôde dans le show-biz depuis longtemps.
Maddy >> C’était chez Habib ou ici.
Mais tu connais David, les Emirats c’est pas son truc.
Trop chaud a-t-il dit.
(David est son conseiller financier).
Maddy >> Ne va pas croire que tu es mon second choix, surtout.
J’ai d’abord pensé à toi.
Vieilles pierres, tout ça.
Et comme ça tu ne devras pas te déplacer, je sais que tu as horreur de ça.
Tu devrais faire hôtel, tu verrais du monde sans bouger.
N’importe quoi ![]()
Mais oui, il sera génial, ce mariage.
Je ne vous dévoile pas le plan pour le logement, ça viendra en son temps.
L’explication de tous ces projets prend du temps, c’est très amusant et on continue au champagne en écoutant du Sweek : The shooting star’s sigh.
Maddy >> Rage et mélancolie, elle te va bien, cette musique.
Je coupe court :
>> Ce sera grandiose. Le mariage de Charlie fera pitoyable, à côté.
Maddy >> C’est qui, Charlie ?
Il est plus de vingt heures quand un homme débarque d’un taxi.
C’est l’accessoire indispensable du mariage de Maddy, son prénom est Bernard et il se dit heureux d’avoir si facilement trouvé.
Nous l’avions oublié
—
Interrogation écrite
1. Pourquoi Maddy veut-elle se marier ?
2. Pourquoi chez moi ?
3. C’est qui, Charlie ?
4. Pourquoi, mais pourkwâââ encore du SWEEK comme musique ? Il a quoi, ce groupe ?
—
Sur le rocher, les employées des administrations ont été priées de se passer de vernis à ongles durant trois mois, le temps du deuil.
Elles n’ont pas à se plaindre.
Dans la Chine antique, elles seraient descendues au tombeau avec le monarque défunt.
—
[ Cette Chro a été publiée pour la première fois le 7 avril 2005. ]
Il y eut des réactions sympas à cette Chro dans le forum des Chroniques blaxxiennes de la Roadeuse.