1. The Exit Experiment - Ex2 -1998

Après avoir introduit dans le forum le concept d’observateur absolu - ce qui n’a fait réagir personne, soit dit en passant, GtB a raison, je cause dans un vide abyssal -, je poursuis ma descente à la recherche d’un soupçon d’écho.

Ce qui m’amène inéluctablement à la musique.

Je vous livre ça vite fait, comprenne qui pourra.

Ma première référence, c’est une bande qu’on passait au Soho pour évacuer les habitués.
On la lançait quand on avait vraiment envie de les voir partir, mais elle durait une heure, avec toujours les mêmes morceaux et des annonces vocales pré-enregistrées.

Certaines nuit on devait la repasser trois ou quatre fois pour qu’elle opère son effet.

Plus tard avec le Berliner, on a reproduit le système mais sur un mode de modulation automatique d’un échantillon.

Cette séquence pourrait passer éternellement sans se répéter avant quelques milliards d’années.

Les variations sont certes ténues mais une oreille exercée peut les distinguer sans peine.

Accessoirement, l’effet est le même qu’au Soho, même pire.

Les danseurs ne voudraient pour rien au monde quitter avant le début de la séquence dite finale (”Einde”) ou de sortie (”Aussgang”, avec une faute d’orthographe volontaire).
Et ensuite, hé bien ils écoutent les variationsn et ils ne partent plus.

L’effet Au revoir, on va fermer est complètement oublié, évidemment, et il est arrivé que la séquence tourne trois jours et trois nuits d’affillée.

Quand les basses profondes se mettent à ronfler des surrounders et que même le sol commence à pulser; c’est clair qu’il se passe quelque chose de particulier.

L’algorithme du séquenceur et le choix des échantillons n’y sont sans doute pas pour rien mais il y a plus.

Un plus qui a été étudié par les psychophysios, évidemment.
Et, le croirez-vous, certains en ont conçu de la peur, et d’autres ont senti passer le frisson du sacré.
C’est à eux d’en témoigner.
D’autres ont recommandé d’arrêter ça ou au contraire de laisser tourner et c’est ce qui fut fait : ça tourne encore.

Il faut comprendre deux choses.

Premièrement, les gens aiment bien posséder, s’approprier mentalement un morceau de musique complet, fini.

Au Berliner comme ailleurs, certains utilisateurs viennent équipés d’un enregistreur, surtout que c’est interdit, ou d’un micro à émetteur.

Ils captent ainsi des séquences qu’ils mettront en circulation sur le Net ou autrement, en faisant payer ou pas - de toute façon c’est illégal.

Or, ici, c’est parfaitement inutile puisque la séquence ne se terminera jamais.
Il ne s’agit pas d’une boucle.

Tout au plus peut-on capturer un instantané sonore plus ou moins long, même genre que filmer la nature en un seul plan.

Ensuite, les gens supportent mal, quand un morceau est commencé, de l’abandonner en cours de route. Ils font le break entre deux morceaux.

Or, ici, pas de break.

Et la suite du morceau est non seulement inouïe encore, par quiconque (statistiquement parlant), mais elle n’a de pertinence que dans le contexte de sa variation précédente et de celle qui la suivra.

On hésite à quitter.
Si on quitte, on ratera quelque chose qui ne se reproduira jamais.

Certains diront On peut obtenir cet effet avec une image mouvante.

C’est absolument faux.

1. Dans la musique, on peut s’endormir, la percevoir en conscience off durant son sommeil et la retrouver au réveil.
Seule la musique permet cette immersion.

2. Les vibrations de la musique touchent l’esprit mais aussi le corps.

3. Cette musique remplit l’espace entier.

Je n’insisterai pas là-dessus.

Il n’y a pas d’équivalent, sauf la contemplation de la nature.

De cette expérience devait naître, entre autres expressions musicales, la vocal trance, un dérivé commercial plus soft qui fait des morceaux commercialisables, avec un début et une fin, et dont chaque titre reçoit autant d’interprétations qu’il existe de DJ.

C’est un succédané intéressant mais sans plus.

Il reste deux choses de l’expérience Exit :

1. le fait qu’aucun collectionneur ne possédera jamais le morceau entier et que même s’il l’enregistrait durant un milliard d’années, il ne pourrait l’écouter;

2. le fait que cette musique séquencée possède une caractéristique d’éternité.

La question de la qualité intrinsèque de cette musique ne se pose absolument pas.

On obtient strictement les mêmes effets sur base d’échantillons de musique dite classique, et les basses profondes sont merveilleusement efficaces quand elles sortent d’un orgue baroque du XVIIè siècle pour remplir une cathédrale gothique.

L’effet est bien connu, songez au Boléro de Ravel, mais jamais il n’avait pu être poussé à l’extrême : pas de fin envisageable.

Ce sont les variations infinies des séquences qui opèrent l’effet.

On touche à la musique des sphères, c’est-à-dire à vous savez quoi.

Philosophiquement, on peut avancer que cette musique n’est pas pour l’homme mais pour l’observateur absolu.

Pour la première fois sans doute, l’homme crée pour Dieu seul.

Précision pour les neuneux : pour Dieu seul puisque de cette musique l’homme peut seulement percevoir des bribes.

Ce qui n’est pas le cas pour les musiques finies ni pour les autres vecteurs d’expression.

La musique programmée infinie est l’oeuvre humaine qui se rapproche le plus de l’oeuvre de la nature.


Note : cette Chronique a été publiée pour la première fois le 15 décembre 2004.


Lire sur le forum les réactions de l’époque

Destructurealisme


Occurences

La Musica dans Szarah veneziana.

Dans la seconde partie, j’expliquerai comment la séquence Exit a pu servir de support à des interventions artistiques supplémentaires.