De temps à autre, je me tais quelques jours pour me consacrer aux choses vraiment importantes.
C’est ainsi pour Noël, ou plus exactement pour le boxing day, c’est ainsi aussi à la fin du mois de juillet quand je prépare la petite fête qui réunit chez moi mes envahisseurs astronomes et une partie choisie de la communauté.
Comme dit Maddy, c’est un déjeuner dînatoire qui démarre vers treize heures et se termine tard dans la nuit.

J’aime beaucoup déjeuner dînatoire, ça fait nezdbeux dégénéré de haut lignage, j’adore sourire droit dans les yeux de celui qui utilise cette expression, c’est souvent un Jean-Didier ou un Charles-Henri, ou alors un Paul-Emile.

Par ici, on ne parle pas non plus de garden party, c’est pédant et ça fait par trop parvenu.
Même ma mère ne dit plus ça.

En fait, c’est un vulgaire barbecue, il est inutile de se gonfler le cou avec des mots compliqués importés d’on ne sait trop quelle province barbare.
Maddy a le droit de le faire, elle cultive avec soin un snobisme décadent qui est sa marque de fabrique.
En conséquence, elle se charge des salades et du végétal comestible en général.
Larissa s’occupe des sauces.
Les scouts dressent les chapiteaux et les tables et ils flèchent le parcours, William du W3C s’occupe des boissons.
L’épicier, le fromager et le boulanger prennent en charge le reste du ravitaillement.

Et la bidoche ? La barbaque ? L’essentiel ?
Comme il est hors de question qu’une femme officie aux grills, j’ai mon braaier attitré qui n’est autre que le boucher.
Quoi de plus normal ? Il choisit les viandes et il les prépare, c’est de lui que dépend le succès de l’événement, autant qu’il contrôle la chaîne complète de la bidoche.
Il rend ce service à très peu d’hôtes, c’est l’une des petites marques qui distinguent les strates de la société de l’île.

Avoir le boucher comme cuistot à ton braai, c’est le signe que tu es un pilier de l’establishment local.
Et cela ne s’achète pas, évidemment, c’est un office à titre gracieux.
C’est ainsi que dans ma tribu les artisans décident de la hiérarchie sociale, en acceptant d’oeuvrer pour certains et non pour d’autres.

Cet univers est-il condamné à disparaître ?
Je ne le crois pas. Il côtoie avec élégance les relations futiles basées sur le commerce, il en constitue la trame indestructible.
Des clients, ce n’est pas ce qui manque, les ferries et les charters en convoient plus qu’il n’en faut.
Mais si la fortune est faite assez facilement, le vrai challenge consiste à prendre sa place dans le tissu vivant de l’endroit.

C’est là que le bring and braai trouve son importance.
En pleine saison touristique, personne n’a de temps à perdre en mondanités et choisir ce moment est particulièrement risqué.
En fait, entre juin et septembre, il y a un seul bring and braai et c’est chez moi, le premier dimanche du mois d’août.
Les autres attendront septembre.

On aura compris que je ne fais pas grand’chose dans l’organisation de la fête, je délègue aux spécialistes.
Moi, je choisis les nappes et la décoration florale, la vaisselle et le petit cadeau de commémoration.

J’aurai mille anecdotes sur ces sujets le jour lointain où je publierai mes mémoires mais en voici un avant-goût qui concerne les nappes.
L’avant-veille d’une fête précédente, on s’aperçut que les nappes en drap blanc avaient été souillées par les fumées grasses suintant d’une cheminée malencontreusement placée derrière le placard où elles étaient rangées.
Les dégâts étaient irrécupérables et personne n’aurait pu pourvoir au remplacement de ce linge de table en si peu de temps.
Ce fut la fin tragique des nappes et des serviettes immaculées et amidonnées de frais.
Les remplacer par des nappes en papier ? Je n’y songeai même pas.

C’est à l’hopital naval que je trouvai la solution la plus élégante qui soit.
C’est ainsi que d’un rouleau de drap pour champ opératoire, rouleau que j’acquis au prix fort, je tirai de quoi couvrir des tables pour trois cent personnes.
Du non tissé, bien sûr.
Je n’en dis rien à personne mais cela se sut, tout le monde trouva l’idée épatante et elle fit florès.
Aujourd’hui, tous les barbecues se font sur champ opératoire.
Et voilà un nouveau débouché pour les usines qui produisent ce type d’articles.
Merci qui ?

Donc, sauf ce genre de petits raccomodages des accrocs de l’imprévisible, je ne fais quasiment rien.
Mais bien entendu, j’invite.

Vu de loin, ce n’est pas très difficile puisque ceux qui seront de la partie le sont de plein droit, ils n’ont pas besoin d’un carton pour débarquer.
Mais j’envoie pourtant les cartons, c’est la coutume.
Il ne faut en oublier aucun mais le pire serait d’en envoyer un à l’adresse de telle douairière récemment transférée dans un monde meilleur.
Il faut tenir à jour le carnet des invitations. Se renseigner. Faire chauffer le téléphone.

Ce carnet relié pleine peau patinée de longtemps, contient les noms des notables depuis un siècle au moins.
On y trouve aussi des célébrités locales ou de passage, comme Churchill, Schlesinger ou Bates, des noms qui sans les prénoms n’évoquent rien pour les générations wikipediatisées … et tant mieux !
Chaque fois que j’ai ce carnet en mains, je reprends ma place sur le fil rouge, je sais où je me situe dans l’univers.
C’est moi qui gère le carnet !

Et chaque année je distingue de nouvelles têtes qui m’ont été recommandées ou qui s’imposent.
C’est extrêmement stressant.

Certains jeunes adorent se singulariser en rejetant les structures établies.
Le genre à dédaigner l’invitation.
Des malappris victimes d’un laxisme dans l’éducation.
Il suffit de ne pas risquer l’affront et de ne pas les inviter.
J’ai loupé ainsi, par principe de précaution, plusieurs petites étoiles dont j’ai su par la suite qu’elles seraient venues avec plaisir.
Bah ! Il y en aura d’autres.
Rien ne manque moins dans l’univers que les petites étoiles.

Pas de nouvel invité de moins de trente ans, donc.
Mais il y a les enfants des invités …
Les minots et les teenagers, les scouts s’en chargent.
Terrifiant, mon service de sécurité en shorts !
Pour les scouts, c’est l’occasion de passer l’un ou l’autre brevet, comme celui d’interprète.
On peut joindre l’utile à l’agréable.

Il y a les chiens des invités, aussi …
Des grands et des petits, des de poche-à-sa-mémère, des Youkis et des insortables.
Il n’est pas impossible qu’une certaine variété accidentelle de Rottweiller, dite abusivement Royale, aît pris sa source ici …
Quand je vois mon Mâtin Woofie, je me demande …

Mais imaginez que quelqu’un refuse un jour mon invitation …
J’en serais responsable pour avoir mal choisi.
Il resterait à ouvrir le raout au grand public, et pourquoi pas aux touristes moyennant droit d’entrée …
Vision d’enfer.
Un coup à se faire déshériter, à se mettre au ban de la société, à déstructurer l’échafaudage patiemment mis en place par des générations de gens paisibles qui tenaient à la permanence de certaines valeurs (dont le rooibos en lieu et place du thé pour le bridge, des choses essentielles).

Il y a quelques années, un guignol du continent m’a proposé un deal de ce genre.
Je n’ai pas compris ce que sa proposition pourrait m’apporter sauf de l’argent.
Aux dernières nouvelles, il fait fortune dans le tapis indien. Il a trouvé son créneau.
Je préfère me contenter de mes invités choisis et de perpétuer une tradition qui se satisfait du silence assourdissant des médias.

PS
Pour ceux qui s’affichent non-carnivores, il y a de délicieux steaks végétaux à base de choses qui poussent plutôt que d’animaux qu’on élève.
Et c’est curieux : il m’en reste toujours beaucoup après la fête. Je donne ça aux poissons, recyclage oblige.

PS Et oui, le bring est devenu vide de sens dans ce cas précis où chacun n’apporte pas les mets qu’il veut braiser.