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Le bonheur est dans le mouvement, aucun rocher ne me contredira.
The next scene
Original picture
Michael K a u f m a n n
Konica Minolta Dimage X60
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En fond de scène, il y a un mur d'eau en cascade.
C'est Gert qui a bricolé ça - le mot est de lui.
Il est scénographe, Gert.
Pour concevoir ses décors, pour les extraire de sa tête, il commence
par les dessiner, il fait des croquis à la main.
Ensuite, il les concrétise un peu avec 3DSmax et on peut commencer à simuler
l'occupation des lieux, on se rend mieux compte des proportions et des points de vue.
Et puis il fait réaliser une maquette à l'échelle.
C'est le meilleur moyen pour savoir si les éléments tiendront debout :)
Et quand vient le moment de construire le décor pour de vrai, il n'y a plus guère de
mauvaises surprises à attendre, tout a déjà été virtuellement testé y compris les
éclairages.
Tout cela prend du temps, et coûte de l'argent bien sûr, avant que les acteurs
puissent monter sur les planches.
Le mur d'eau, ça paraît simple mais pas du tout.
Déjà, les gicleurs doivent être calibrés au petit poil, sinon la cascade ne
tombera pas tout droit, et il faut assez d'épaisseur pour briser la vue, et aussi
pour éviter que les ondes sonores déforment le rideau, et assez d'homogénéité pour
permettre la projection d'images.
Et il faut que ce mur ne fasse pas de bruit.
Et qu'il présente une sécurité absolue au niveau électrique, parce que les acteurs
vont le franchir, et ils seront mouillés, oui - il y a un plateau, de l'autre côté, sinon c'eût été facile de faire
couler l'eau sur un mur incliné mais là c'est de l'eau, et seulement de l'eau.
Pas si facile ...
Mais le résultat produira un effet de film strié, ce sera bien, et puis c'est ce
qui a été prévu.
Gert envisage de faire geler sa cascade, pour un autre spectacle.
Pas de souci à se faire, il y parviendra :)
Gert est scénographe, donc, mais pas seulement.
Le nombre de techniques qu'il maîtrise, je ne saurais le dire mais il n'y a rien
qu'il ne sache faire.
Je l'ai rencontré à Amsterdam en 1993, il étudiait l'histoire de l'art et chaque
soir il faisait le DJ pour les alors tout récents AK Studios.
Depuis, il a monté sa boîte et il travaille aussi bien pour le cinéma que
pour le théâtre, il est sur la liste des interlocuteurs autorisés de tous
les producteurs européens, et il lorgne vers le Japon.
Pour moi, c'est l'archétype du polydoué qui refuse de se fixer et qui, du coup, accumule
les succès.
Au départ, nous sommes tous bourrés de talents divers, et nous avons plein d'envies et d'enthousiasmes.
Parfois, je me demande comment certains supportent de rester coincés dans
la même activité, même si c'est celle qu'ils ont choisie et qu'ils préfèrent
entre toutes, et même s'ils y excellent.
Il y a tellement de domaines à explorer !
Moi, sauf si j'ai pris des engagements, dès que je sens venir le train-train,
je passe à autre chose.
Quitte à revenir plus tard, je carbonise rarement ce que j'ai adoré.
Bon, d'accord, je garde un fil conducteur, celui des activités qui me permettent
de manger, mais ce n'est pas ce qui occupe l'essentiel de mon temps, disons que je suis
libre de choisir pour 91.725 %.
Le truc, c'est de s'assurer le plus tôt possible d'une activité rémunératrice
qui fonctionnera toute seule en toile de fond sans phagocyter le temps disponible.
Beaucoup de gens préfèrent profiter de leur jeunesse et glander, je ne
peux ni les critiquer pour ce choix ni les plaindre ensuite, quand ils se
retrouvent prisonniers d'une seule et unique et souvent navrante activité.
Bon, il y a les sous-doués et les paresseux, d'accord.
Et ceux qui renoncent d'emblée, prétextant que Avant, c'était plus facile.
Ça n'a jamais été facile, ni dans les '90 ni avant.
Je dirais même que c'est bien plus facile aujourd'hui.
L'équipement ne coûte plus rien, mais la plupart s'en servent
pour se distraire - se distraire de quoi ? - au lieu d'en faire un tremplin
pour se réaliser.
Et les mentalités ont évolué, on ne stigmatise plus celui qui va d'emploi en emploi,
d'activité en activité, de ville en ville, on ne l'accuse plus d'instabilité.
La parfaite stabilité, c'est la mort.
Et c'est vrai qu'ils sont déjà morts, tous ces fonctionnaires accrochés à leur
tâche, à leur résidence, à leur mémère, ils ne cessent de lutter pour rester
moins vivants, normalisés, victimes de l'entropie sociale, télévisualisant quatre heures
par jour - mince, quatre heures ! -, craignant de prendre le moindre
risque, régis par la peur de perdre ce qu'ils croient posséder.
Aujourd'hui, le choix prime sur la stabilité.
Chacun est seul pour se construire.
Les adultes sont, ce n'est pas le privilège des ados, à la recherche d'eux-mêmes.
Personne ne peut servir de modèle pour personne.
Le problème des mentalités latines, c'est qu'elles affichent Chacun sa merde
sur les T-shirts, au lieu de Chacun son paradis, comme si le
paradis pouvait être seulement collectif et subsidié.
Oui, j'ai réécouté Il n'y a plus rien de Ferré :)
Mais il avait raison, l'imprécateur anarchiste.
Et tort en même temps, parce que ce qui a disparu, ce sont les illusions, et
la réalité toute nue me paraît bien plus belle que les chants des sirènes.
Enfin-bon, j'ai mon mur d'eau en fond de scène, Wendy et William vont
rentrer dans quelques jours - ce que ça passe vite, six mois ! -, je leur
rendrai Woofy et le W3C sera reconstitué.
Et quant à moi, je vais essayer de mériter quelque chose dans un domaine dont
j'ignore encore tout.
© 2006 - Sarah le Hardy
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