C.A.S., ce sont les Contes Abominables de Sarah.
Ils sont faits tout exprès pour mettre mal à l'aise.
C'est le mercredi, quand aucun Builder ne s'est dévoué pour répondre à mon questionnaire et que j'ai envie de me venger.
Ne venez pas vous plaindre.
Ce conte-ci date du 27 avril 2005.
La rue descend en pente raide.
Elle sinue, large et bordée de
jolies maisons en retrait derrière des pelouses et des jardins, il y
a des haies, les oiseaux chantent, c'est une belle matinée de
printemps.
C'est un endroit très calme fréquenté seulement
par ceux qui habitent là.
Deux dos d'âne ont été installés
pour ralentir la vitesse que les véhicules, emportés par leur masse,
prennent naturellement.
En bas de la rue, il y a un
carrefour.
A droite, c'est l'entrée du parc.
A gauche, on va
vers l'étang et tout droit, c'est le bois, la route se transforme
en chemin forestier.
Aucune de ces voies ne conduit autre part,
elles s'arrêtent.
Ce n'est pas un lieu de passage, un raccourci
que pourraient emprunter des automobilistes pressés.
Là, sur
les vélos, deux petits mâles de dix ans s'amusent.
Un vélo
rouge, un vélo blanc.
De belles mécaniques solides, et amusantes
à piloter.
Les gamins sont voisins, et chez l'un comme chez
l'autre il y a des allées circulaires qui permettent de faire la
course, mais cela ravage le gravier et puis c'est trop court pour
exprimer toute sa fougue.
Alors, tout naturellement, on
choisit la rue.
Les jeunes cyclistes sont bardés des
cuirasses nécessaires, depuis le casque jusqu'aux coudières et aux
genouillères, leurs chaussures sans lacet sont fermement attachées,
les vélos ont été vérifiés par les pères attentifs, patins neufs
pour les freins, câbles resserrés, pneus à la bonne pression.
Il n'y a aucun risque.
Vélo rouge et vélo blanc
entament la descente.
Au premier dos d'âne; il a fallu
freiner, presque s'arrêter, et c'est vélo rouge qui a gagne.
On reprend la course.
Cette fois, ils sont au coude
à coude quand arrive l'instant de ralentir pour aborder le dernier
ralentisseur.
Vélo blanc ne freine pas.
Il a décidé de
gagner coûte que coûte.
Vélo blanc avale la bosse, ses roues
quittent le sol, reprennent contact en souplesse.
Tout va bien.
Cinquante mètres plus bas, une jeune femme est sortie du
parc, elle s'est arrêtée pour laisser passer les bolides.
Car on
les entend bien ils poussent des Hahahihihi, grisés
par la vitesse.
Vélo blanc exulte, il a devancé son rival,
il jubile et, se retournant, il voit vélo rouge à bonne distance, il
rit.
Puis il regarde devant lui.
C'est déjà la fin de la
pente.
Il faut freiner.
Vélo blanc freine, mais il comprend
qu'il ne réussira pas à s'arrêter.
Trop vite, c'est trop vite.
Et dès cet instant, le temps devient perceptible, le film passe
à quatre images par seconde.
Vélo blanc pourrait continuer
tout droit, vers le chemin forestier, s'il n'y avait le tourniquet
métallique placé là pour empêcher ce qu'il est en train de faire, se
ruer sans retenue dans une aire de promenade.
Vers la
droite, ce sont les hautes grilles du parc, l'entrée est en chicane,
ce n'est pas la peine d'y penser.
Vélo blanc tourne vers la
gauche. C'est le choix raisonnable, celui qui s'impose.
La chaussée est propre, il n'y a pas d'hulmidité, ni
d'huile, ni de graviers qui pourraient le faire glisser, mais vélo
blanc va encore trop vite, il s'incline et sa trajectoire s'élargit,
il quitte la route.
Il n'y a ni caniveau ni trottoir, juste
une pente légère en terre battue, les roues de vélo blanc y prennent
appui, il va pouvoir s'arrêter, il n'est plus qu'à vingt à l'heure, peut-être moins.
Et devant lui, une borne de téléphonie.
Haute d'un mètre
à peine, grise, solidement ancrée dans le sol.
Inévitable.
Vélo blanc la prend de plein fouet, s'arrête net.
Cela fait un bruit sec.
Le jeune cycliste s'envole,
propulsé de l'autre côté de la borne.
Il fait un bond de deux
mètres, pas plus.
Il retombe sur la tête.
Un autre bruit
sec, d'une promesse horrible, parfaitement audible dans le calme
ambiant.
Le gosse se relève à l'instant même.
Il a
une main sur chaque oreille, et il hurle.
De peur ou de
souffrance, qui peut dire ?
Les mains dans cette position,
il court.
Il court en rond, en hurlant.
Vélo rouge
est arrivé, des riverains sortent de chez eux, la jeune femme du parc se hâte vers vélo blanc.
Depuis le choc, dix
secondes se sont écoulées, peut-être quinze.
C'est une durée
immense.
Le gamin au vélo blanc a couru en rond durant tout
ce temps, en se tenant la tête et en hurlant.
Un long cri
inarticulé, sans une pause.
Et d'un coup, il se tait et il
tombe comme une masse.
Les témoins l'ont rejoint.
Quelqu'un appelle les secours d'urgence.
Couché sur le
dos, vélo blanc a les yeux grand ouverts, des yeux délavés par la
terreur.
Du sang coule de ses oreilles.
Son casque n'a pas
bougé.
Son corps est agité de spasmes rapides.
Quelqu'un
lui a pris la main et lui dit doucement de ne pas bouger, que tout
ira bien.
Cinq secondes encore et il meurt, quelqu'un lui
ferme les yeux tandis qu'arrive sa mère.
Crâne
éclaté dira l'urgentiste qielques minutes plus tard.
Et il ajoutera, mais moi seule l'entendrai
Connard de gosse.
© 2004-2005-2006 - Sarah le Hardy
La vie est une Durluth™
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