Brave du Bailli - 3d underground stories

 
Brave du Bailli

La brume n'empêche pas la Tradition de s'exprimer.

Cette Chronique date du 18 novembre 2005.

Combattantes dans le brouillard

Illustration from works by
Edwin PP

En toute saison, même au plus fort de l'hiver, je dors avec la fenêtre au moins entr'ouverte.

Je ne pourrais pas m'abandonner à Morphée dans un bocal hermétique et, d'une manière générale, je veux que l'air circule.
Chez moi il y a des courants sous les portes, des fuites partout, si ça entraîne une sensation de froid je passe un pull ou un chandail de plus et basta.

Le 'Chi doit pouvoir rôder librement.

Et pour dormir, à part d'une bonne couette de plumes, je n'ai pas besoin de grand'chose.

J'utilise le meilleur air conditionné qui soit, celui de la planète.

Il m'est arrivé de m'éveiller au roucoulement d'une colombe venue se poser dans ma chambre.
Une autre fois j'ai dû chasser une mouette attirée par un paquet de petits Lu resté ouvert sur ma table de nuit - rien de plus effronté que les mouettes.

Et j'ai dû faire enlever la vigne vierge qui couvrait le mur extérieur autour de ma fenêtre, les araignées en prenaient vraiment trop à leur aise.

Mais si le froid est une chose, l'humidité en est une autre, un truc à éviter.

Trois ou quatre fois par an, et c'était le cas ce matin, je me réveille dans le brouillard.

Les nuages bas et la vapeur née du sol n'entrent pas, ils sont dilués et mangés par les grands arbres, seule la lourde brume de mer peut s'insinuer chez moi et comme la maison est très en hauteur, quand elle y parvient c'est qu'elle est partout.

On peut presque la saisir entre les doigts, cette brume.
Elle ne s'ouvre pas devant vous quand vous avancez.
Elle colle aux vitres, aux boiseries, à la psyché, aux tissus.

Elle coltine cent mille impressions, toutes sinistres et inquiétantes

Le remède est simple : fermer la fenêtre, pousser le chauffage et mettre Sultans of swing de Dire Straits en boucle - imparables, les notes claires, la brume s'évanouit rapidement.

Mais je sais qu'elle sera là, à me guetter dehors, au moins jusqu'à la nuit.

Bon, il suffit de ne pas sortir.

Pourtant, aujourd'hui, il faudra bien que je m'aventure à l'extérieur.

Il y a quelques jours, j'ai reçu une invitation sur carton armorié et gravé, du genre qu'on ne peut refuser.

Les organisateurs seraient honorés de votre présence lors de la rencontre qui opposera le Bailli à Longue épée le mardi 15 novembre à quinze heures.

C'est manuscrit et signé, je n'ai pas le choix, il faut que j'y aille.

D'un coup de téléphone, je m'assure que la rencontre aura bien lieu malgré le temps, on me répond Hélas oui, je demande si un mot de ma maman serait acceptable comme excuse pour me désister, on me répond Vous avez déjà fait le coup l'an dernier, je comprends que je n'y couperai pas.

Vers quatorze heures, je me mets en chemin.
Woofie m'a fait comprendre que Tu rêves si tu crois que je vais sortir dans cette purée de pois et soit, d'accord, j'irai seule.
A vélo, parce que la brume est si dense qu'au volant d'une voiture on n'apercevrait pas le bout du capot.

C'est comme avancer dans un mur d'ouate.
Tu fais dix mètres, tu te retournes, il n'y a plus rien.
Si tu éclaires, c'est pire.

Les bruits ne sont pas feutrés, ils sont engloutis bien avant de te parvenir.
Tu entends juste les sons que tu produis, ceux-là prennent une importance démesurée, comme le bruit de ton coeur.
Je n'aime pas la brume de mer, c'est comme un caisson qui t'immerge en toi.

Ne pas se perdre, surtout.
Tourner à droite au calvaire, mais il est où ce calvaire ?
Je ne rencontre personne, et je préfère ça, quel genre de rencontre pourrait-on faire dans ce linceul aux pans mouvants ?

A quinze heures top, sans m'être perdue une seule fois même si je n'ai pas vu le calvaire, je suis rendue.

Je suis accueillie comme une rescapée d'un raid dangereux, félicitations et thé bouillant, ils sont une petite dizaine autour d'un brasero, on attend plein de monde.

Je demande où est le terrain, on me dit qu'il est tout autour, on se trouve en plein milieu.

C'est du football, le Bailli contre Longue épée.
Un match par an, entre confréries traditionnelles.
Dans le temps, ça se jouait sans ballon, c'était très physique dit-on, et encore avant on pouvait utiliser des bâtons.
Et encore avant, il y a eu une vraie bataille, avec des vrais perdants mourus.

A seize heures, la lumière avait commencé à décliner et on avait beau se recompter, on était dix-huit, pas un de plus.

Le seul organisateur présent avait téléphoné urbi et orbi mais même les plus fervents avaient renoncé à venir, la brume était trop forte, il fallait remettre le match à un autre jour.

L'organisateur prit alors une décision capitale.

C'est le quinze novembre, qu'il vente,
qu'il pleuve ou qu'il neige,
ou qu'il y ait de la brume,
il faut jouer.
ON VA JOUER !


On a joué :)

Bien sûr, il y avait juste six des joueurs prévus - trois dans chaque camp -, mais on a tiré au sort pour engager les douze spectateurs d'un côté ou de l'autre et on a donc eu deux équipes de neuf.

Et pas d'arbitre mais de toute façon on ne voyait pas le terrain, et on n'a même pas retiré le brasero de son centre.

La partie a commencé.
Au premier shoot quelqu'un a envoyé le ballon on ne sait où et comme c'était le seul ballon, le match a été suspendu.

Match nul :)
Et l'honneur est sauf : la tradition quatre fois centenaire a été respectée.

Avec les autres joueurs de fortune, j'ai été sur le champ adoubée.
Brave du Bailli pour moi, belle récompense pour avoir participé à l'écriture d'une page de l'Histoire :)

Première femme à recevoir cet honneur :)

Dans le camp de ces pitres bâtards de la Longue épée, l'autre femme présente a elle aussi été intronisée, la voilà Vengeresse de Longsword, et c'est aussi une première.

La cause des femmes progresse :)

Ma carte de visite s'allonge d'un titre :)

Merci la brume :)

© 2005 - Sarah le Hardy

Appelez-moi Brave du Bailli, je l'ai mérité de haute lutte.

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