Le brouillard rubis de l'Histoire - 3d underground stories

 
Le brouillard rubis de l'Histoire

La brume qui monte à l'assaut de la prairie brouille aussi la piste des rubis.

Cette Chronique date du 13 avril 2005.

La prairie, la mer, le brouillard

Illustration
Gavin Mills

En avril et en septembre, certains matins et certains soirs, je vais m'asseoir dans l'herbe sur la crête d'où descend, en pente raide jusqu'à la plage, la prairie famélique, et j'attends.

J'attends que naisse le brouillard.
Il vient de la mer, en rouleaux, comme des vagues lentes et blanches, il envahit rapidement l'espace, me laissant comme au-dessus des nuages.

Jean Ray a admirablement raconté le brouillard et la brume, mais lui, c'était au niveau du sol, les volutes que l'on rencontre brusquement au coin des rues, qui dessinent des silhouettes et qui font du cri des mouettes l'appel plaintif des noyés.

Le brouillard qui s'insinue sous les portes.
Et même dans les esprits, parfois.

L'autre jour, avec un ami américain, nous parlions cinéma, et plus précisément des adaptations de Nikita et de Trois hommes et un couffin.

Jusqu'à ce que je le lui démontre, il ignorait que ces films étaient nés en France.

C'est tellement américain que je ne m'en serais pas douté me dit-il.

La même surprise attend celui qui découvre Esope après avoir lu Jean de la Fontaine.

Les versions locales, pour le petit peuple comme dit monseigneur Daneels qui sera peut-être Pape, et si elles sont bien faites, tendent à faire croire que le produit est d'invention indigène.

Hier comme aujourd'hui, cela flatte et rassure la clientèle locale.

Pour la Bible, il n'en va pas autrement.

Ce qu'elle raconte est tellement mésopotamien qu'il paraît évident que sa source est là, entre le Tigre et l'Euphrate, et que l'Histoire a commencé à Sumer il y a quoi ?
Cinq mille ans.

L'histoire du monothéisme a peut-être commencé là, nuance.

Parfois, on me demande ce qui m'autorise à avancer que ces histoires viennent de Chine par l'Inde et qu'elles ont au moins huit mille ans, l'âge approximatif actuellement discuté pour le sphynx, soit dit en passant.

On s'attend à ce que je livre des références bibliographiques, voire des sources ésotériques et initiatiques - l'homme adore les mystères -, et c'est vrai que j'en ai mais elles sont venues comme d'elles-mêmes s'accrocher à un schéma qui ne leur doit absolument rien.

Ce n'est donc pas une histoire d'occultisme mais plutôt une affaire de désoccultation.
Une histoire toute personnelle puisque je n'ai ni le temps ni l'ambition de la faire partager par d'autres, il sera bien temps pour eux de la lire un jour, elle ou son contraire, dans les manuels officiels et, à la vérité, c'est sans aucune importance.

Sauf si ça peut vous amuser :)

C'était l'année de mes douze ans, j'avais lu, contrainte et forcée par un précepteur jésuite et (donc) intraitable, Le lion de Joseph Kessel, et bon sang, ça m'avait plu, je cherchai donc d'autres titres du bonhomme et je trouvai sa Vallée des rubis, un livre hallucinant qui m'enthousiasma à tel point que bien plus tard je fis, en grande partie à pied, la piste des rubis, qui n'est rien d'autre que la route de la soie par le sud-ouest, de Lijang à Yangon.

Hé oui, on reste dans les parages de mon Voyage à Sammarkande, ici je raconte en fait une seule et même longue histoire qui remonte le trajet apparent du soleil - Go back east ! - et le cours du temps.

Cette piste conduit aux trésors de l'Irrawady (Ayeyarwaddy).
Dites-le à haute voix : Ayeyarwaddy.
C'est joli, n'est-ce pas ?

Allez, encore une fois : Ayeyarwaddy.

Aujourd'hui, la piste est fréquentée par des camions chargés d'électronique made in China :)

A l'autre bout de la piste : l'Afghanistan.

Et de là ?
Il fallait que je me renseigne, je m'y attelai sans hâte, comme à un loisir mou, façon philatélie, et cela me prit des années.
Je m'en fichais un peu, mon intérêt allait aux rubis.

Les rubis, donc.
J'ignorais tout des pierres précieuses et des bijoux, mais j'allais m'y mettre sérieusement.
Je découvris leur histoire depuis le néolithique, leur importance dans les échanges internationaux depuis l'antiquité la plus reculée et cela fit sauter en moi un verrou : oui, les anciens circulaient, et bien plus loin qu'on le croit.

La chromatographie avait permis d'identifier la provenance des rubis ornant une statuette égyptienne de la déesse babylonienne Ishtar : Birmanie.
Et la communauté scientifique avait dit

Mince, il va falloir revoir notre copie question communications de dans le temps

Cela n'avait rien pour m'étonner.
Déjà, il était reconnu que dès 2 500 ans BC à Babylone, les artisans gravaient des textes sur des cylindres en lapis-lazuli venus d'Afghanistan.

Hé hé, d'Afghanistan :)

Ce qui fait deux mille kilomètres, tout de même.

Et de Babylone, le lapis-lazuli file en Egypte.

Alors, des rubis qui voyagent de Birmanie en Egypte, pourquoi pas ?

C'est la chromatographie qui le dit, pas une vague source ésotérique.

En même temps, on sait, c'est dans tous les livres de gemmologie, que les égyptiens exploitent, au moins depuis le premier millénaire BC, des mines d'émeraudes et d'améthyste, pierres qui sont échangées avec la turquoise, la malachite et le grenat du Sinaï, ou avec le saphir et le rubis de Birmanie et la cornaline d'Inde.

Ah tiens, la Birmanie et l'Inde.
Et via quoi ? Via la route des rubis par l'Afghanistan :)

L'opale vient d'Europe centrale, par le même centre de dispatching.

Il y a les faux, aussi, qui donnent naissance à l'art verrier.
Dès le IVè millénaire BC, les Egyptiens se mettent au verre; vraisemblablement pour imiter les si précieuses pierres naturelles.
On commence par des perles de verre, on finit par des vases miraculeux nés de la maîtrise de la chimie et du feu.
Les glaçures vitrifères égyptiennes se retrouvent en Mésopotamie au IIè millénaire BC.

Mais ce qui est marrant, c'est qu'elles apparaissent en Chine à la même époque qu'en Egypte :)

En moins 4000, c'est-à-dire il y a six mille ans.

Alors attention, ça ne veut pas dire que la Chine et l'Egypte communiquaient en ce temps-là.
Tout dépend de la chapelle à laquelle on appartient.
Soit on est partisan de la découverte locale qui rayonne (Tout est inventé en France, les autres font rien que copier).
Soit on se dit mêmes causes, mêmes effets, et forcément on accepte que des choses identiques soient inventées au même moment à différents endroits.

Comme le moteur à explosion, par exemple, c'était dans l'air du temps.

Je suis plutôt partisane des évolutions parallèles.
Bon, les glaçures vitrifères, c'est chimie et feu et là je suis d'accord, l'évolution parallèle est possible.
Mais c'est surtout de la décoration dont il est question avec les glaçures, ce n'est pas nécessaire et, de mon point de vue, il y avait eu inspiration, disons, de l'un sur l'autre, donc forcément contact.

Des comparaisons des motifs utilisés de part et d'autre confirmeront ce sentiment (préjugé ou intuition, je m'en fiche, l'essentiel c'est que ce sentiment te pousse à chercher).

Jusque là, toujours rien d'occulte, spas ?
Juste de la communication.
Pourtant, je pourrais vous parler des alchimistes de Bagdad par exemple, c'est fou ce qu'on rencontre sur les pistes de la curiosité (l'Irak, c'est le pays de Noé).

Comme tout le monde, je connaissais l'existence d'au moins un puits irlandais d'une facture typiquement égyptienne, d'une tombe perse en France, de comptoirs vikings en Amérique, les voyages de grecs illustres dans le nord lointain, plus rien de cela n'était caché, ni même nié par les autorités compétentes, c'était en libre accès.

Il faut savoir qu'en Histoire, on ne rectifie que quand la génération qui a pondu des âneries est morte, enterrée et qu'on a bien tassé le sol sur sa tombe.
Les manuels scolaires mentaient encore un peu par ignorance mais je m'en fichais bien, je ne le saurais que plus tard, ayant pu éviter d'aller à l'école entre douze et dix-huit ans.

Les Anciens voyageaient, donc, la Science était d'accord.
C'était ça qui comptait, pour moi.
Plus rien à voir avec les rubis, devenus une simple trace pour une recherche bien différente.

Il faut vraiment être bouché pour ne pas comprendre que les voies commerciales véhiculent non seulement des marchandises mais aussi des histoires et des idées.

Ce n'est pas à une fille qui connaît les ports qu'il faut essayer de mentir à ce sujet :)

Les histoires de la Bible m'avaient toujours parues un peu comment dire ... fabriquées, on savait que Esdras en était, au cinquième siècle BC, pas plus loin, sinon l'auteur au moins le rewriter et un ami médecin (rien à voir) m'avait montré ce passage inénarrable où l'Eternel en personne dicte à Moïse ... des articles entiers du code d'Hammourabi :)

Des articles de loi concernant l'agriculture :)
Agriculture dont les Hébreux n'ont strictement rien à cirer, vu qu'ils sont pasteurs nomades :)

C'est comme ça, quand on recopie bêtement :)

C'est dans le Décalogue, Exode, 30.

Evidemment, le lecteur-lambda de la Bible n'est pas supposé connaître le code d'Hammourabi.
Ça, et pas mal d'autres erreurs de script, peuvent faire illusion pendant un ou deux millénaires, disons.

Mais pas plus longtemps.
On a fait des progrès, depuis le Carbone-14 :)
Dater un document ou un objet, en connaître l'origine et les pérégrinations n'est plus affaire d'opinions et de supputations mais de technique.

Là-dessus, tu te poses (mollement) deux questions :
- la piste s'arrête là, ou pas ?
- et qu'est-ce que je vais manger à midi ?

Donc, je dois investiguer à l'autre bout de la piste, d'abord chez les indiens puis plus loin encore, chez les chinois.

Je remontai virtuellement la piste des rubis, et en Inde je tombai sur les Védas.

D'abord, c'est très beau, et j'en ai joyeusement pillé les chants - certains me servent encore.
Mais ce n'est rien, cela, à coté de ce qu'il en est dit : ce serait le corpus de connaissance le plus ancien que l'on connaisse.
De voix officielle, spas ?

Mince, quatre mille ans certifiés, peut-être sept mille si on creuse*, et pile les mêmes histoires.
(* par la reconstitution de ciels astraux décrits dans certains chants)

C'est là que tu renonces à croire à l'histoire mésopotamienne, qui ne serait rien d'autre qu'un remake adapté pour la clientèle locale, avec une seule vraie nouveauté, le monothéisme.
Sinon, tout est là, dans les Védas : le déluge, les héros, les arbres généalogiques, les bagarres.
Avec des détails magiques bien dans le ton des trompettes de Jericho ... mais avec des accents de Star Wars en plus :)

Des textes et des chants magnifiques, des odes et non pas les arides listings du best-seller que je respectais encore religieusement quelques années plus tôt.
De l'humain, du vivant, de la poésie.
Et de l'amour, oui monsieur.
Rien de perverti par la logique grecque ni par des machismes antérieurs.

Et c'est connu depuis la fin du XVIIè siècle, l'antériorité des Védas par rapport à la Bible.
Ce n'est pas un scoop.

Au passage, j'accumulai des notes sur un langage disparu, le Pali.
Je vais en faire un PDF, un de ces jours, ça n'intéresse personne dans l'édition-papier.

Pour remonter aux éventuelles origines chinoises par la piste des rubis, il me faudrait encore quatre ans d'écolage mais ça tombait bien, je venais de me ramasser vilainement en deuxième année de droit (jamais bien compris pourquoi il fallait aller en cours) et mon père, réalisant que je ne serais jamais magistrate, me dit Article 15 mais sans me couper les vivres.

Ma grand'mère se signa et pensa à haute voix :

Tu verras que cette petite finira par entrer dans les Ordres. Elle cherche le meilleur rapport qualité-prix, c'est à la mode. Continues, Sethina. .

J'avais bien appris à déchiffrer l'hébreu carré*, pour finalement tomber sur un cul-de-sac, ce n'est pas un peu de chinois qui allait m'arrêter :)
(* Qui ne se prononce pas, c'est une écriture à lire, pas une langue à parler.)

Je raconterai une autre fois (peut-être), c'est à Amsterdam que ça se passe :)
Et j'y apprendrai l'informatique pour de vrai, en prime.

[ Hors-sujet ajouté lors de la réédition le 10 décembre 2007 ]
Trois occurences pour "Amsterdam", dans ces Chroniques :
- Amsterdam : A'dam;
- A'dam;
- Fondations.
[ fin du hors-sujet ]

Rien de tout cela n'a à voir avec Dieu ou la foi.
Expliquer l'évolution des petites histoires édifiantes qui font l'affiche de certaines religions, ce n'est pas nier l'existence de Dieu ni blasphémer, ni se moquer des croyants, tout au plus est-ce se signaler comme hérétique aux yeux des différentes inquisitions.

Mais, en vérité, c'est faire acte de foi et montrer que
Dieu est bien au-delà du circonstanciel.

De toute façon, c'est la faute à Kessel, Joseph de son prénom :)

Je ne dicte rien à personne du haut de ma colline, ce que je dis est facilement vérifiable dans les bibliothèques.
Même sur l'Internet, si ça se trouve.
Et il ne s'agit pas d'occultisme ni de superstitions ni de vagues racontars ni d'inventions, celui qui a vu un chromatographe de phase gazeuse ou un instrument de microfluorescence ne me démentira pas, c'est du concret, pas du brouillard.

Moi, le brouillard, certains matins et certains soirs d'avril et de septembre, je le vois de haut, il ne m'atteint pas sur mon plateau qui le domine de plus de soixante mètres, comme autant de siècles à franchir.
C'est du rampant, le brouillard.
Un serpent.

Mais je sais bien qu'un jour il remontera la pente pour venir me chatouiller les pieds.

Ce jour-là, je mettrai le feu à la prairie, et on verra bien si ça lui plaît.

© 2005 - Sarah le Hardy

Brouillard en catimini, embrouillaminis

Lire les réactions des lecteurs dans le >forum <.

 

Illustrations © the noticed authors     All other materials Copyright   
Ami-chien.com